Le Rêve

Le Rêve d’un Chêne

Mon cœur est tantôt alangui, tantôt jubilatoire, somnolait profond un chêne dans l’un de ses plus étonnants rêves. Il croît à la manière des arbres pris de folie, se balançant dans l’immuable, s’ouvrant telle une corole, s’extasiant du calice transpercé de douceur exquise. Quand l’un et l’autre voyagent, le nom s’efface et les ramures sont tous des arbres. J’ai atteint les rivages d’un pays solitaire, j’ai embrassé mes frères. Si quelques-unes de mes racines se sont élancées dans les terres de l’enfer, d’autres, telles des lianes immaculées, ont ramené le grand cerf vers les hauteurs des plus belles montagnes. Quand d’un de ces superbes élans, les branches atteignirent le premier ciel, il se passa la chose la plus étrange, et les feuilles devinrent éprises des lumières scintillantes de ces sphères musicales. Je ne sus pas réfréner l’enthousiasme exulté des mille et un rires provoqués par tous ces enfants que je rencontrais. Ils m’expliquèrent leur origine en jouant de la harpe. Quel ne fut pas mon enchantement ! J’aimais à me balancer en étreignant chacun d’eux, au creux de mes caresses et eux de redoubler de tendresse. Il coulait à profusion d’enchanteresses liqueurs, et je rencontrai même un fleuve dont la couleur était d’un jaune clair et lumineux, lors qu’il s’agissait d’un miel suave venu du fond de l’âge d’or. Les enfants de me retenir longtemps et sans que je ne désirasse m’échapper, je sus que je devais traverser le premier Ciel pour parvenir au second.

Océan sans rivage©Le Rêve. Conte de Terre du Milieu.

De rerum natura

L’essence d’une Rose, ou l’évidence des parfums.

Mille et une roses délivrent un suave parfum ;
D’aucune, l’essence subtile vainement ne s’échappe,
Car Le Nom de Rose exhale un noble Jardin :
La Rose meurt mais Sa Réalité est immuable.

Ces parfums évoquent la pure Quintessence.
D’Elle, nous apprenons à remonter le courant,
Car les senteurs de chaque fleur sont une Présence,
La fugacité révèle ce qui est constant.

Or, entrer en L’Esprit, c’est laisser les choses
Parler de ce qu’elles sont pour ouvrir nos propres cœurs.
Entrer dans l’hébétude, c’est écouter la Rose.

Les hommes croient tout savoir mais ce n’est que leurres.
La mort annihilera leur absurde vide.
Ils auront, par la grande stupeur, le cœur livide.

Juvéniles cascades

Aquarelle de Mary Marceli

Délicatesse d’une saisonnière floraison,
Qui nous a mené jusqu’aux juvéniles cascades :
L’été a ses rumeurs de foin et d’oraisons,
Et le cœur rutile d’extravagantes embrassades.

L’Amour ne manque jamais de nous bercer encore,
Vivante Lumière et Joie d’aimer entremêlées,
Juteux Zénith aux lèvres des rubis de notre corps,
L’ivresse de rencontrer Beauté et d’être touché

Par le frôlement des saveurs suaves d’une vigne.
C’est dans le cœur, le doux secret du pur baiser ;
Vives sont les ruisselantes rosées de l’Origine !

Cueillons ensemble l’essence du vrai Souvenir ;
Que nous importe un monde qui ne sait pas aimer !
Même leurs désirs insipides ont tôt fait de mourir !

Voyage au bout du monde (4)

La Tour (suite)

(…) Alors que l’homme s’approchait de moi, il me prit le bras, m’entraîna de nouveau sur le petit palier et là, je compris que la Tour continuait de s’élever, investie de grâce effusive, alors qu’un escalier apparaissait simultanément. Aryani s’effaça discrètement, mais je m’en aperçus bien plus tard… L’homme et moi-même gravîmes les marches et nous nous retrouvâmes au sommet de la Tour. Ce qui apparût alors produisit en moi l’effet le plus extraordinaire qui soit. Je découvris un jardin dans lequel une infinité de roses s’étendaient aussi loin que s’étendait la vue. j’avançais lentement, tandis que les roses semblaient rutiler et mon âme se mit aussitôt à chanter au son de leur réalité essentielle. Je les caressais avec délicatesse tandis que je marchais sans plus rien voir autre que ces roses par milliers. L’homme, lui-même, avait disparu et mon cœur battait au rythme intense de la Roseraie. Où me trouvais-je ? Quel était ce lieu magique où ciel et terre se confondaient et s’invitaient à tour de rôle au rendez-vous le plus inouï ? Pourquoi m’avait-on conduit en cet endroit ? J’eus le temps à peine de me poser véritablement ces questions tant je me sentais moi-même comme ne faisant plus qu’une avec ce lieu. Le souvenir de la Tour s’estompa alors que je pouvais encore toucher son impalpable corps, ses pierres blanches, le sol éthéré de son univers étonnement organique qui s’était étrangement matérialisé en moi et me conviait en ce lieu que je savais parfaitement être le bout du monde. Ici, il n’y avait plus ni temps ni solidification, mais bien puissante Réalité dont les effluves provenaient de cette immense Roseraie. Me parla-t-elle ? Me confia t-elle l’indicible ? Il est un langage qui semble archaïque et de le traduire est désormais impossible. Nous tentons de nous rapprocher le plus possible de cette vraissemblance, mais nous ne pouvons l’exprimer sans le trahir. Mon âme demeura en ce Jardin, tandis que mon corps réintégra notre monde. Pouvez-vous le comprendre ? Je retrouvai Aryani et sa grande délicatesse, sa sage présence. Il continua longtemps ainsi de me visiter. Nous vécûmes des veillées entières où le temps n’est plus le temps, et l’espace n’est plus l’espace car l’amour est vivace de la complice amitié.

© Voyage au bout du MondeLa Tour. Océan sans rivage.

L’Ami Renard

Un clin d’œil à L’Ami

 

Illustration de Lisbeth Zwerger

L’as-tu rencontré, son doux regard des buissons,
Quand sa fourrure automnale allume cette clairière,
Que chante sa parure de féerie les doux mystères,
Que notre cœur s’arrête à l’affût de son frisson ?

L’as-tu serré tout contre toi et d’indolence,
Lui as-tu conté ces récits effeuillés de ruisseau,
Chercher les nervures éparses d’éloquences,
Ces menus tressautements qui rendent vains nos mots ?

Son cœur noble s’émeut des ardeurs de ton amour,
Quand, en silence, d’humeur plutôt animalière,
Te mène avec ferveur jusqu’à la pointe du jour.

L’as-tu vu, pupilles dilatées de lumière,
Versant ainsi sur l’ombre les paroles bénies,
Et t’invitant non loin de sa tanière chérie ?

Le Temple

Dessin de Jean Carzou

Il s’agit d’un Temple qui réunit bien des hommes, ces hommes simples et véridiques, ceux qui ont le cœur transparent et savent courber la tête quand le vent souffle un peu fort. Se courber n’avilit pas le roseau. J’ai découvert ce Temple, tantôt : il se dressait au cœur de la nuit forestière. Mille et un secrets dansaient semblables à une myriade de lucioles. Cela bourdonnait très gracieusement. Le centre de cette merveille rayonnait tel le plus énigmatique des cœurs. Ou bien était-ce le rubis d’un porteur de soie ? Je me suis assise sur l’herbe tendre et me suis lentement endormie, bercée par les effluves sonores du crépitement nocturne. Sentez-vous cette pure rosée suinter dans le cristal d’Amour ? C’est de ce Temple dont il s’agit, celui que j’évoque présentement. L’on me fit le récit d’un voyageur porteur d’une lumière rare. Il était allé très loin, sans doute en des contrées qui nécessitent de franchir certains ponts atemporels. Son corps avait réussi à se transformer en cellules crépusculaires. Il avait appris à chanter les aurores au son de vibrantes flûtes que l’on avait sculpté dans un bois précieux. Ce bois, vous ne le trouverez jamais ici, puisqu’il s’agit d’un bois issu d’un arbre occulté depuis fort longtemps déjà. Un jour, cet arbre comprit qu’il fallait enfin que les hommes retrouvent le chemin du retour. Mais cela ne pouvait être révélé qu’aux plus aventuriers. Sachez bien mes amis, que l’aventure est, dans notre récit, une entreprise hardie et parfois même dangereuse. Pour s’y engager, Il faut littéralement apprendre tous les codes spécifiques inhérents à ce périple. Nul ne peut, en effet, déjouer les périls s’il ne traverse pas tout d’abord le grand Labyrinthe. Ce voyageur, que nous avons évoqué plus tôt, avait rencontré un sage et celui-ci lui avait remis, à son grand étonnement les clés les plus improbables, puisque ces clés lui permettaient d’entrer dans les mondes subtils et d’en sortir à sa guise. Mais il me faut vous le dire : rencontrer un tel sage n’est pas donné à tous. Il faut avoir la ténacité et la pureté des humbles et des innocents. Ce sage qui attendait son élève depuis des millénaires avait fini par ressembler à un arbre et quand un oiseau se posait sur son bras asséché par le vent, l’homme entamait le plus enivrant des chants et tout, autour de lui, verdissait et fleurissait. Il s’agissait d’un pur enchantement. Voici que la rencontre la plus improbable eut lieu, quand notre voyageur avait fini par succomber au malheureux sortilège du désespoir. L’arbre se leva et lui tendit, sans un mot, les clés magiques. C’est par ces clés que notre homme vécut les plus extraordinaires et les plus bouleversants voyages. Sachez cependant, qu’il revint au pays avec cette lumière et qu’elle devint un Temple à La Gloire de L’Amour. Mais n’allez pas vous tromper : il ne s’agit pas de n’importe quel sorte d’amour. Je vous parle de La Lumière d’Amour. Celle qui vous laisse hébété, celle qui vous fait oublier ce qui n’a pas lieu d’être et qui vous donne toutes les extravagantes audaces.

Océan sans rivage©Conte de Terre du Milieu.

Chant d’une fille

Ecrit le 17 décembre 2017, en hommage à ma tendre mère.

J’étais en Ton Ventre, Ô Mère !
J’étais à rêver doucement des flux de L’Océan.
J’étais en Ton Ventre, Ô Mère !
J’étais à sentir Ton Cœur à L’Unisson du mien.
Il arrivait que le ruisseau des chants de Ta Bienveillance
Me donnait ces langueurs.
J’étais en Ton Ventre, Ô Mère
Et je dansais en Ton Balancement.
Tu m’as chanté Les Paroles de L’Au-delà,
Puis Tu as baisé mon visage.
Je suis encore en Toi, Ô Noble Mère !
Tes caresses m’enlacent et je Te vois.
J’étais en Ton Ventre, Ô Mère !
Et c’est ainsi que les larmes ont étreint mon Âme,
Du Vivant de Toi, j’ai épousé les contrées lointaines.
J’étais en Ton Ventre, Ô Mère
Et Tu me contais les images de La Sublime Vision.
Des prairies florales et des nuits de Tes Voiles,
Je courais ici et là, et Tu riais de Joie !
J’étais en Ton Ventre, Ô Mère !
C’est Toi que je vis en Moi.
Tes rires sont des perles que Tu trouves en Ton Sein
Et je savoure chaque instant qui est de Toi, mien.
J’étais en Ton Ventre, Ô Mère !
J’étais et Tu étais en Moi.
J’ai chevauché les nuages de Ton Lever
Puis j’ai vibré des Cantiques du Ciel de La Mort.
Tu as dit : entends, puis chante ces Paroles qui sont Ma Semence.
Ma Terre est fertile des rivières de L’Abondance.
La Mort n’est pas celle que l’on croit.
J’étais en Ton Ventre, Ô Mère !
Tu n’as jamais cessé de me prendre dans Tes Bras.
J’ai rencontré L’Ours Éternel et Le Renard des Bois.
Ils ont longtemps parlé et m’ont confié Le Livre d’Argent.
Il porte en Lui des vallées innombrables et le voici sans fin.
J’étais en Ton Ventre, Ô Mère !
Je n’ai pas cessé une seule fois.
Je chante Les Anciens.
Je chante pour toi et pour toi.
J’étais en Ton Ventre, Ô Mère !
Je n’ai jamais perdu Le Présent.

Je suis en Ton Ventre, ma fille, ne le vois-tu donc pas ?

La Rose

Carl Zewy (1855-1929)

Au sein d’un ancien Jardin, je vis la Rose.
Me parla-t-elle de tous ses maux ou bien des mots
Éclos de son visage vermeil, et je n’ose
Encore vous décrire ses yeux emplis d’eau,

Du rougeoyant ruisseau qui en ce doux écrin,
Disposa ses pétales de velours grenadine,
Et pour en saisir son indicible parfum,
Ne faut-il pas devenir Rose cristalline ?

Au cœur naissant, quand le Jour frémissant à peine,
Murmure ces rosées à la bouche de ces instants
Complices, entre les pages du temps que l’on pressent :

Rose, que ne m’as-tu confié, à moi, fol amour,
Tandis que chacune de tes empreintes certaines,
Ouvrent, en mon âme, les portes du voyage sans retour ?

La caravane passe

La caravane passe,
Tremblant le soleil,
De tous les horizons,
Sanguinolente danse,
Dans l’effondrement d’un monde,
D’une puissante indolence,
En ondulations submergeant l’onde,
Témoignage de notre silence ;
La caravane passe,
Meurtrissant ces dunes sauvages,
Et le pont frôle notre Aube naissante,
Au sein même des effluves du mirage,
Quand dardent les rayons,
Sur le lac marbré de sable,
La caravane passe,
Indifférente aux affres,
Lors que crissent les pas des chameaux,
Et que les grains glissent sur la peau,
De ton effervescente constance,
Mais la caravane passe,
S’unissant au vent,
Durant la veille transpirant tel un sevrage,
Nos mots jaillis dans l’étrange phrase,
C’est là qu’au creux de la dune,
Danse encore notre fièvre opportune,
Qu’avive l’affleurement nocturne,
Puis que la lune enveloppe le jour
D’étoiles virginales
Tandis que souffle encore le murmure
Et rappelle un feu étrange,
Prégnant de notre Amour
Emprunt de douceur suave
Mais vois-tu,
la caravane passe.

Le Livre magique

Quelqu’un qui exista, il y a bien longtemps, s’échappa presque miraculeusement d’un sortilège puissant, un sortilège qui lui avait fait découvrir, malgré tout, les souterraines et macabres danses de certaines créatures, des créatures odieuses que l’on avait peine à imaginer être proprement des créatures, et comment étaient-elles parvenues ainsi à se manifester ? Cela existe-t-il vraiment ? se demanda un passereau en survolant un lac primordial aux couleurs éthérées et qui avait entendu notre histoire. Une voie jaillissante déploya alors une gigantesque et puissante aile blanche, mais nul ne sut d’où cela venait exactement. Cette voix eut pour effet de guider ce triste et misérable personnage loin des marécages putrides. Certes, il avait traversé une multitude de strates, toutes les unes plus que les autres sombres et même éminemment  violentes. Il avait pourchassé sur des mers improbables les dauphins argentés et s’était extirpé de lamentables et précaires vicissitudes que l’on nomme aussi la vallée des larmes. Il fut longtemps captif de cet affreux sortilège qui le transformait, tantôt en crocodile, et tantôt en une petite tortue très primitive. Parfois, lorsque les jours étaient rieurs, il devenait un goéland. Il avait longtemps côtoyé une grenouille qui lui fit moult récits incroyablement sidérants. Il y avait, pour mémoire d’éléphant, des histoires cocasses sur le règne millénaire des girafes. Oui, car personne ne le sait, mais les girafes avaient autrefois été de prodigieuses amazones. On lui avait raconté aussi que le monde pouvait s’inverser et que le blanc devenait noir. Quand il hoquetait, il se changeait en chien et courrait durant des kilomètres et des kilomètres jusqu’à rejoindre son amie la perruche. Mais le plus éprouvant pour ce triste et misérable personnage, c’est quand il dut descendre très bas dans le monde infernal de ces hideuses créatures dont nous tairons volontairement le nom. Il fut le témoin de scènes, qui assurément, seraient absolument terrifiantes pour la majorité d’entre nous, surtout les êtres sensibles. Quant à lui, pour avoir reconnu certains habitants de son village natal, il comprit, à son grand désarroi, que ceux-là même qu’il croyait être d’honnêtes et braves gens s’étaient, au sein de ce monde souterrain transformés en les plus infâmes et cruelles créatures. Ces dernières passaient le plus clair de leur temps à torturer les nobles oiseaux du sud, ceux qui prenaient les teintes bleues et roses de l’horizon. Je ne m’étalerai pas sur la description des horribles méfaits qui se commettaient. Mais sachez que le supplice était grand pour ces admirables volatiles. Heureusement, le sortilège prit fin, quand de sa petite embarcation, une petite fille vint vers lui et lui offrit, alors qu’il était gisant dans les étangs marécageux, en l’Afrique sauvage et intacte, un morceau de son livre, un livre magique qui s’ouvrait chaque fois à la bonne page, y compris quand tout allait mal.

Peinture de John Henry Henshall 1883 (British, 1856-1928).

Océan sans rivage©Conte de Terre du Milieu.