Voyage au bout du monde (3)

La Tour

Les temps planent longuement au-dessus de la fameuse Tour où Aryani me mena. Elle était pour le moins insolite, car parfois, la Tour se tenait bien droite et parfois elle se penchait avec délicatesse, à l’image d’une gracieuse révérence, tout comme la fameuse Tour de Pise, vous savez… Cette Tour prenait diverses apparences selon les degrés obliques ou non des rayonnements du soleil. Tantôt elle était comme encerclée d’escaliers qui montaient en colimaçon, et tantôt elle devenait carrée. Il lui arrivait aussi de prendre d’autres formes et de changer de matière. Il émanait d’elle une réalité organique et quelque chose que je ne parvenais pas à nommer. Mais le plus extraordinaire, le plus incroyable, ce fut lorsque nous parvînmes tout en haut, et que deux grandes et merveilleuses chambres nous attendaient. Ces deux pièces se faisaient face et n’étaient séparées que par un palier exigu. Aryani me présenta la chambre de droite et me dit qu’elle m’était réservée. Je ne pouvais en croire mes oreilles et une joie débordante et inexplicable m’envahit. En franchissant le seuil, je pus observer la beauté simple de cette dernière dont les murs étaient faits de pierres.  Très peu de meubles occupaient la pièce. Un énorme coffre en bois sculpté trônait au milieu de la chambre. De grosses dalles de pierres lustrées couvraient le sol. La pièce me murmura, non, ne soyez donc pas étonnés, les mots les plus bienveillants que l’on puisse entendre et m’invita chaleureusement à entrer au-dedans, mais Aryani m’en empêcha et me prit la main afin de me mener, cette fois-ci, de l’autre côté, dans la seconde chambre. Celle-ci était bien plus richement meublée, et de luxuriantes tentures décorées de fleurs de lys sur un fond d’un vert vieilli couvraient la majorité des murs. Tout comme la première chambre, un grande fenêtre éclairait la pièce. Mais le plus improbable, le plus surprenant, c’est qu’elle était habitée. Un homme s’y trouvait et peignait sur une toile, celle-ci posée sur un magnifique chevalet, orné de pierreries de toutes sortes. Il était si absorbé par sa tâche qu’il ne nous vit pas de suite. Néanmoins, quand Aryani me fit entrer, l’homme leva son regard assez lestement et aussitôt accourut vers moi et me serra très fort dans ses bras, sans que je ne pusse esquiver son geste. Seulement, comme pour Aryani, au moment où cet homme me tint ainsi tout contre lui, je fus submergée par le souvenir d’une étreinte semblable et tout disparut autour de moi, excepté la présence intense de cet homme. Il ne faisait aucun doute que celui-ci me connaissait tout autant que je le connaissais. Sachez, cependant, que la Tour me révéla encore bien d’autres choses inouïes que je vous conterai probablement une prochaine fois…

© Voyage au bout du Monde, La Tour. Océan sans rivage.

Voyage au bout du monde (2)

Peinture de Sulamith Wülfing (1901-1989)

Reconnaître n’est pas toujours une évidence pour tous, car tout dépend de la lucarne interne qui s’ouvre en nous. Mon ami Géllisien m’apprit à reconnaître ce qui n’était pas re-connu. Là où il me mena m’en donna le temps. Apprendre vient d’une disposition particulière. Enfin, c’est ce qu’il me fit comprendre. C’est pourquoi, lui qui appartenait au dernier pont, pouvait me faire franchir tous ceux qui le précédaient. Au début, je ne vis pas les ponts en tant que pont. Tout cela me semblait être pareil à une incroyable nébuleuse. Mais Aryani, telle était son appellation, me tenait la main. Il ne desserra jamais son lien, même quand il disparaissait de mon champ de vision. Je ne comprenais pas ces aléas et parfois j’en éprouvais une angoisse inextinguible. Pour me rassurer, il me laissait entrapercevoir sa magnifique robe pourpre. Il se manifesta sous différents aspects durant tout le Périple qui dura des milliards d’années selon notre mesure. Il ne me fit pas voyager sur ces ponts comme nous voyageons ici, dans notre monde. Il ne s’agissait certainement pas d’un voyage ordinaire, c’est-à-dire linéaire. Les séquences et les étapes correspondaient toujours à un enseignement particulier, mais il me fallut beaucoup de temps, je le reconnais volontiers, pour voir apparaître entre mes mains cette cordée invisible qui replaçait chaque chose à sa place. Aryani m’emmenait souvent sur un pont intermédiaire, un pont neutre comme il me le disait. Il me fallut apprivoiser le souffle. Savez-vous qu’il existe bel et bien un lieu d’où vient le souffle ? Bien sûr, on ne se pose que très rarement ces questions. Et quand nous nous les posons, nous ne parvenons, le plus souvent, qu’à obtenir une ou deux réponses dans l’immensité infinie des possibilités. Aryani fut ma première énigme. Pourquoi l’avais-je donc rencontré et pourquoi étais-je à vivre une telle aventure ?

© Voyage au bout du Monde, Océan sans rivage.

Voyage au bout du monde (1)

 

Peinture de Sulamith Wülfing (1901-1989)

Il est amusant, presque enivrant de vivre à l’infini ce qui fit notre bonheur constant, car jamais cela ne s’amoindrit et je m’en étonne comme vivant ces sortes d’enchantement avec beaucoup de recul, mais paradoxalement avec une euphorie étonnamment puissante. J’en découvris le sortilège alors que l’on m’emmena dans le pays le plus étrange qu’il soit. Il me fallut passer sept ponts, et sept ponts où le temps n’avait plus la mesure de nos jours actuels. Pour l’un, le Soleil resplendissait durant mille ans entiers, et la nuit s’y engouffrait à travers des nuances tout à fait insolites, selon notre faible entendement. Le bleu indigo y prédominait, mais la nuit pouvait en dépit du soleil, envelopper chaque chose de nuances diverses, comme par exemple le rouge granit, ou bien l’oranger. Chaque couleur correspondait à un état d’âme, mais les êtres qui occupaient ces lieux étaient peu nombreux et passaient essentiellement leur temps à créer des parfums de toutes sortes. Chose surprenante, vous me le concéderez, c’est que pour cela, ils usaient, non pas des fragrances habituelles que nous connaissons, nous les fils d’Adam, mais de notes de musique. Effectivement, quel ne fut mon ravissement en découvrant cela : des notes musicales odorantes ! Ces créatures, qui nous ressemblaient à nous y méprendre, n’étaient nullement gênées par ma présence, et me considéraient comme si j’étais une des leurs. J’avais atterri au beau milieu de ce monde grâce à un ami lutin ; enfin pas vraiment, puisque celui-ci m’apprit, beaucoup plus tard, qu’il ne faisait pas vraiment partie de la tribu des lutins. Il appartenait à celle des Géllisiens. Il s’agissait d’une tribu qui avait vu jour, simultanément avec le septième pont. De par leur nature éthérée, ils avaient aussi hérité d’une mémoire inouïe. Ils avaient la possibilité de prendre diverses formes, mais préféraient toujours revenir à leur apparence initiale. Les Géllisiens étaient petits de taille, mais de proportions égales et même élégantes. Ils avaient la faculté de voyager à travers tous les ponts. Ils vivaient, comme les lutins, principalement dans les forêts. Le fait d’avoir été créés au même moment que le septième pont, en avait fait un peuple très spécial. Ils pouvaient s’exprimer dans toutes les langues, même les plus anciennes, y compris celles des animaux. Ils avaient pour mission de rassembler, par la mémoire, les mondes perdus. Mais cela est une longue histoire que je vous évoquerai peut-être un jour. Mon ami Géllisien vint me trouver alors que je m’étais endormie au pied d’un arbre creux. Quand je le vis, je ne fus nullement étonnée. En fait, je l’avais toujours attendu. Je savais qu’il viendrait. Je l’avais parfois dessiné sur mes petits carnets de dessin. Il m’apprit plus tard qu’il avait lui-même pris le soin de visiter mes rêves et de me préparer à sa venue. Voilà pourquoi je connaissais le moindre de ses traits et que mon cœur fut empli d’une joie indicible en le voyant.

Conte des sept Occidents

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Il était une fois un Arbre qui se souvint de La Constance. Il prenait de multiples formes, mais ne changeait jamais, car La Majesté de son Essence résidait dans L’Élévation. Il avait plusieurs fois rencontré les animaux de la forêt et quand nul ne pensait à lui, ni ne lui prêtait attention, il glissait vers la douce clairière. Là, il scrutait le ciel avec ses branches et s’élançait pour atteindre les nuages. Il laissait volontiers se nicher dans ses feuillages les plus belles étoiles, et même les constellations. Il offrait sa robe brune aux rayons du soleil, et la pie se posait avec quelque fracas, comme il lui en semblait toujours avec cette drôle de bête, mais il ne bronchait pas. La mésange et la fauvette aimaient à se retrouver au creux de ses bras. Il avait vu tant d’oiseaux qui s’étaient naturellement abrités dans les branchages. Souvent un écureuil grimpait jusqu’à la cime de l’Arbre avec une telle légèreté qu’il lui était impossible de le surprendre. Il le cherchait partout mais en vain. Même quand le pivert l’attaquait de son dur bec, il savait qu’une raison l’y poussait et cela l’enchantait. Cet Arbre se souvint aussi de La Fidélité et s’émut de voir que les petits êtres de la forêt venaient lui rendre visite avec une grande vénération. Certains lui faisaient le récit de leurs exploits, pour d’autres il s’agissait de leurs déboires. En Lui-même, Il croisait les jambes et les écoutait tous très attentivement.  Souvent dans la nuit, il entendait le hululement du hibou. Il apercevait des yeux luire et sentait quelque renard le frôler, presque comme dans un souffle. Le vieux pin lui contait ses malheurs, car son grand frère avait été coupé par des bûcherons. Ce dernier s’en remettait à peine. Quelques aiguilles jonchaient le sol et étaient les seuls vestiges de son frère. L’Arbre le rassurait comme il pouvait. Leur amitié était indéfectible. – Tu es le plus vieil arbre de la forêt et tu en as vu passer des choses. Tes meilleurs amis t’ont quitté mais tu restes impassible. – Détrompe-toi, ils ne m’ont jamais quitté. Je les ai tous gravés en moi, car il est un grand secret que l’homme ne connaît plus : rien ne sombre dans le néant. Tout peut être détruit, mais tout peut renaître. En nous est une puissante Mémoire.

Océan sans rivage©Conte des sept Occidents, L’Arbre.

Conte des sept Orients

stefanonafets: “ Jacobello Alberegno, Triptyque de’l Apocalypse (1360-90) ”

Des tourments pour arriver jusqu’au Jardin, Ô mon Souvenir, Réminiscence de Ton Visage aux Lumières de Ta Grâce sans qu’imperfection ne soit en cette disgrâce à venir s’y pervertir. Ultime de Ton Rappel au pur moment et Ta Présence quand nous prenions en cet espace, le temps du matin qui joue avec la nuit, la révérence, telle la mariée et Ses Voiles, puis des multitudes de La lampe esseulée éclairant les signes puisés en La Lecture ouverte du Corps-parchemin, et quand ivre, il n’est qu’une Louange : Toi ! Ô Rose de notre Contemplation cuisante, versée en notre feu, cœur irradié de sept flèches. J’ai goûté aux sept tourments inscrits sur la face obscure de Ta Lune et j’ai traversé les sept ponts pour qu’ils se résorbent en L’Un, les enfilant comme on enfile les perles, et des mots que j’ai bus à Ta source dont je n’ai pas même cherché le Vin ; pourtant, Tu as versé le Lait mêlée à L’Eau et j’ai bu le Raisin de La Coupe invisible aux regards, sans que je ne l’ai désirée. Visualisant les six points cardinaux, Le Corps devint Croix et en L’Élément subtil, Il plongea, lors que mon corps tremblait des affres, Ô Vide abyssal ! Mais, quelle est donc cette Conscience au milieu de la secousse ? Que nous montres-Tu là, Ô Âme, Ô Vie ? le froid était plus froid que le froid et le feu ne brûlait pas, ni ne réchauffait le cœur meurtri. Les vagues avaient jailli dans le chaos comme des lames acérées, mais Tu me tenais d’une poigne ferme et Quand tout se dissolvait dans L’Océan de Vie, La VIE disait : Je suis là. – Mais qui est là ? Qui est Là ? – Ta Présence en Ma Présence, car aucun instant ne demeure hormis en Mon Instant. – Ô Contemplation qui vient de La Vision sûre, qui voudrait être effrontée, qui voudrait franchir les étapes sans discontinuité, et nulle Vision hormis Ta Vision. Qui voit ? Oh ! qui voit ?  Il me fallut traverser le désert, puis gravir la montagne. Mais que me dit-on alors ? Le Jardin apparut, comme dénudé, et Tu me dis : Entre ! L’homme se dressait en sa lumière pour faire un geste large, puis Il nous apprit à nommer les sept flèches. Chacune avait sa couleur, et chacune étaient reliées à un fleuve, puis chacune contenait les formes subtiles du corps. Et chaque forme nous reliait à d’autres mondes et je finis par voir que le Jardin était à se peupler depuis les sept flèches qui avaient transpercé les frontières et tous les aguets.

Océan sans rivage© Conte des sept Orients, Les sept flèches.

Conte des sept Orients

Résultat de recherche d'images pour "sao pedro girolamo batoni"Peinture de Pompeo-Girolamo BATONI (1708-1787)

Je l’ai vu, cet homme d’un certain âge, poussière au vent de ses nuages, clés perdues dans le sillon de son voyage ; il avait tenu ce miroir des huit présents, et ne savait qu’en faire. Il le tint tout d’abord éloigné de lui, puis avait, comme un animal, léché la surface, puis encore, il avait placé son regard et l’avait collé à ses oreilles. Plus tard, il m’en fit le récit. Ce miroir s’appelle : les huit présents. Ce récit n’en mentionne qu’un.

Les pierres ont parlé et elles se sont fendues en deux, laissant leur joie s’écouler. Les pierres ont suinté, et arrondies sous le soleil de leur fébrilité, elles ont laissé leurs histoires se raconter. Sur le sol de notre terre, que les tombes amoncellent, je n’inscris rien, mais à la pierre de notre feu intérieur, il s’est chanté des longs murmures de constance et de beauté. Sur le chemin de grève, sur les falaises de nos aspérités, sur les roches ébaubies, sur le parterre des garrigues, sur les massifs bleutés, sur les petites allées, sur la terre jaune, sur la terre de neige hébétée, sur la terre noire des volcans incendiés de peurs et de nos jaillissements, tremblements, sur la terre rouge de nos passions enflammées, et sur la terre brune de nos vertes vallées, en toutes pierres, en nos heures dans l’océan de notre fraternité, en la terre de lumière, en cette voix qui nous est chère, en cette exclamation sans que rien ne vienne la troubler, en ces morceaux de verdures et ces primevères, quand même l’ignorance nous a rattrapés, quand même nos illusions sèment ces perles de rosées, je tiens l’étendard d’aucune magie, si ce n’est celle de la résorption, car il n’est aucune illusion, et j’ai vu quelqu’un prendre un miroir et glacé croire à l’image du reflet, puis brandir l’étain, le cristal et l’eau de chaque côté et soudain, le monde lui apparut comme la lumière à peine bleuie, à peine voilée et la rose délicate devenue les yeux de l’amoureux, quand les cœurs se fondent à l’unisson et chantent. Le miroir a éclaté et des directions de l’espace invisible, les points ont dansé. Je ne sais, je ne sais. La folie, sans doute de boire à l’eau d’un miroir, et de voir que mes yeux ont un cœur, et que mes yeux sont le présent pour l’éternité.

Océan sans rivage© Conte des sept Orients, l’homme et le miroir.

Conte des sept Orients

Algérie algeria peinture enregistré par adel Hafsi

Il était une fois un petit garçon, le benjamin d’une grande fratrie, qui avait l’âme et l’esprit vif. Il aimait escalader les clôtures, se promener sur les poutres des vieilles maisons, et faire quelques bêtises de son cru dont il ne mesurait pas toujours la portée. L’enfant n’était pas mauvais. Il était juste parfois distrait et compensait cela par diverses activités, toutes pour le moins étonnantes. Sa grande sœur avait toujours un œil sur lui. Pourtant, il arrivait qu’il échappât à sa vigilance. Voici que ce jour-là, notre drôle s’était emparé du tuyau d’arrosage, après avoir ouvert le robinet, et qu’il s’était mis à asperger partout, le sol, la terre et même les murs, sans aucune retenue. Le soleil était ardent au zénith. Tout le monde était à l’abri à l’intérieur, dans la fraîcheur des volets clos. La petite ville semblait déserte. Pas un chat n’avait osé braver les rayons cuisants du soleil ! C’est alors qu’un homme vêtu de blanc, comme ayant surgi de nulle part, interpella le petit et lui demanda de lui offrir un verre d’eau. Aussitôt, ce dernier lâcha le tuyau d’arrosage et se précipita dans la maison afin de chercher le verre. Mais quand il revint, il assista à un étrange spectacle : l’homme immaculé de blanc était à plat ventre et lapait l’eau d’une flaque. Puis, comme si de rien n’était, se redressa et s’en alla sans dire mot. L’enfant, mal à l’aise, comprit intuitivement la leçon. Durant de longues années, dès que midi sonnait, il se mettait au seuil de la porte pour le guetter, mais jamais plus il ne revit l’homme vêtu de blanc.

Océan sans rivage© Conte des sept Orients, le petit garçon et l’homme vêtu de blanc.

Conte de Décembre : l’enfant de la forêt magique (3)

Illustration de Tae

Il était incontestable que Quelque chose s’était passé, mais il fut impossible de l’exprimer, Quelque Chose d’incroyable qui s’étonne toujours de l’océan et des vagues, Quelque Chose qui donne aux écumes les dispositions du nacre. L’Amour le submergeait et il ne lui donna pourtant pas de Nom. Il le laissa se décliner dans les transparences de la fluidité. Le quotidien n’était pas ordinaire et même ce qui semblait si important pour d’autres, ne l’était en aucune façon pour lui. Il n’avait peur de rien. Il n’avait pas peur de la faim ; il n’avait pas peur de manquer. Il n’avait pas peur de la soif, ni peur de la peur. Ce n’était pas qu’il était invulnérable. Non ! Il sentait bien que les choses l’atteignaient, mais, il n’en avait simplement pas peur. De fait, il voyait bien la peur, tout en étant en elle, l’éprouvant, mais il la savait furtivement passante, étrangère et simultanément, en lui comme transformée. Parfois, il se trouvait au creux même du Centre, et parfois, il survolait ce Centre en sa verticalité. Cela formait un Cône ; cela formait aussi une Pyramide. Chaque fois, il pouvait à loisir gravir les étages et ondoyer en ces cercles tournoyants qui, tout en oscillant, restaient étonnamment stables. C’est cela qui ressemblait le plus à L’Arbre de la forêt magique. Il s’endormit et le vit comme lui-même. Tantôt son visage se tournait vers L’Occident, tantôt il faisait face à L’Orient. Le Centre de cet Axe avait réuni tous les points cardinaux et chacun devenait étrangement un seul et exclusif point. Quand il se fondit dans le regard de L’Enfant, il comprit qu’il s’agissait non pas de la chair, mais de l’esprit. Il comprit aussi qu’en entrant dans la Lueur, il avait touché la primordialité et L’Enfant n’avait plus aucun lien avec l’enfance de chair. Il n’y a aucune innocence en cet enfant-là, se dit-il. L’innocence naît dans les profondeurs de la présence, exponentiellement épanchée de présence en La Présence. Il se mit à voir. La vision devint son visage, ses mains, son nez, sa respiration, ses pas, et il ne perdit jamais La Présence, car c’est Cela la Verticalité : L’Echelle qui relie tout à chaque Chose et devient Paroles. Alors Le Verbe est inondé de L’Essence originelle et chaque parole est Le Silence qui se met à parler. Il sut en lui que plus rien ne séparerait L’Enfant de L’Âme. Il sut que La Vie est L’Amour. Celui qui pense que L’Amour meurt, n’est pas encore né*.

© Océan sans rivageConte de Décembre : l’enfant de la forêt magique 

*Petite variante possible : celui qui pense que l’Amour meurt, n’a jamais vraiment aimé…

Conte de Décembre : l’enfant de la forêt magique (2)

Illustration de Tae

Les contes sont fait pour être lus, près de l’âtre crépitant, et à défaut, allumons donc la bougie, regroupons-nous tous autour de la lueur de l’amitié, au cœur d’Amour, quand les yeux inquisiteurs attendent que la voix fredonne une chanson. Venez tout près, petits enfants, je vais vous raconter la suite de ce conte bien étrange. Je sais que vous comprenez le langage de l’âme et même si l’un d’entre vous s’écrit : « Je n’ai rien compris. » ; l’autre réplique aussitôt, avec emphase : « Ce n’est pas grave de ne pas tout comprendre, il faut juste écouter. » Alors le temps de la veillée est réellement féerie.

Si le feu insistait dans la nuit pour être omniprésent, l’enfant, qui continuait de découvrir les réalités du toucher, des translucidités de l’impalpable, finit aussi par regarder en lui-même et découvrit une lueur inconnue. Au début, il fut troublé par cette nouvelle réalité puisque la lueur n’apparaissait nullement à l’extérieur, et qu’elle n’était pas forme, ni consistance. L’enfant de la forêt magique fut longtemps intrigué et entra en lui-même avec fascination, ce qui lui procura une tout autre sensation. Au sein de cette lueur, il découvrit la joie, la tristesse, les larmes du cœur, les nostalgies de l’âme, les aspirations, l’étonnement et même les douleurs. Il découvrit aussi les perceptions du corps. Il devint perplexe et se transforma aussitôt en arbre afin que la sève de tous ses souvenirs s’élève et irrigue chacune de ses branches. L’arbre grandit jusqu’au bout des bourgeons et les feuilles vertes finirent par éclore en chantant allègrement. L’enfant se sentit pleinement heureux et l’arbre en lui frémit longtemps, comme ivre des myriades de sensations qu’il venait de découvrir. Tandis qu’il se laissait balayer par la brise estivale et qu’il rejoignait la montagne, il sentit quelqu’un caresser le tronc rugueux de l’arbre. Il en éprouva un surprenant frisson et ouvrit grand les yeux. Quelqu’un s’était endormi à ses pieds. Quel était donc ce petit être ? Pourquoi sa présence lui procura-t-elle une joie indicible ? Il ressentit aussi une sorte de chaleur qui lui rappela le feu, mais ce n’était pas le feu. Il entendit couler en lui le ruisseau aux effets de mille clapotis, mais ce n’était pas le ruisseau. Il vit le soleil poindre à l’horizon de son cœur, mais ce n’était pas le soleil. Ses branches frémirent et le vent s’accrocha à chaque feuille. Au bout de chacune d’entre elles, des bourgeons apparurent et des fleurs d’une blancheur inégalée s’ouvrirent en petites corolles. Il voulut s’emparer du petit être et l’enfouir dans les milliers de senteurs écloses.

© Océan sans rivageConte de Décembre : l’enfant de la forêt magique 

 

Conte des sept Orients

Femme dans un manteau - Adolphe Etienne Piot 1871Peinture de Étienne Adolphe Piot (1825-1910)

Vous ai-je fait le récit de cette histoire pour le moins étrange ? Afin de rejoindre un sage dont on m’avait fait forte louange et qui séjournait en une contrée lointaine, j’avais dû entreprendre un grand voyage, compagnée de tous mes amis. Lors, nous dûmes franchir un grand nombre de cols de montagnes, traverser des zones pour le moins isolées,  pour nous retrouver, enfin, jusqu’à la bouche d’un vaste désert. Quand nous parvînmes chez lui, nous crûmes pénétrer dans le jardin d’Eden. Une luxuriante végétation nous accueillit, tandis que des animaux de toutes sortes se côtoyaient, et sur des tonnelles s’étaient perchés des paons dont les queues s’offraient en de larges éventails de couleurs. Nous passâmes sous différentes arches, tandis que le sage nous attendait debout devant le pilier d’une voûte en pierres. Son regard incisif nous submergea et nous éprouvâmes la plus fascinante des douceurs. Le soleil avaient blanchi les murs de sa petite demeure où il nous convia. Nous nous installâmes sur des tapis d’orients, face à lui. C’est alors que le sage se mit à parler en nous fixant de son regard charismatique : « Un jour, je marchais dans la nuit et j’aperçus une petite fille aux yeux clairs. Ses cheveux blonds bouclaient autour de son visage nimbé de lumière. Elle se lança vers moi et me demanda de l’aider, car elle s’était perdue en cours de route. Elle me supplia avec ses yeux emplis de larmes de me conduire chez elle. Je la vis qui tremblait de froid et j’ôtai mon manteau afin de couvrir son petit corps frêle. Je l’accompagnai jusqu’à la porte et elle me remercia, et quand elle voulut me remettre mon manteau, je lui dis : garde-le, je reviendrai plus tard et tu me le rendras. Cette petite fille apparue dans la nuit me laissa un souvenir inexplicable. J’étais presque hanté par son image évanescente. Je ne pus me résoudre à l’oublier. Je pris, au bout de quelques jours, la décision de me rendre enfin chez elle et de frapper à sa porte. Ce que je fis sur le champ puisque j’avais mémorisé le chemin pour m’y rendre. Je frappai à la porte, et là, une femme d’un certain âge m’ouvrit. Je lui demandai à brûle pourpoint si je pouvais voir sa petite fille. Sans un mot, elle s’empara d’un fichu qu’elle posa sur sa tête et me demanda de la suivre. Nous marchâmes durant un long quart d’heure. Je n’osais lui poser de questions. Elle marchait et je suivais cette femme, en silence, le cœur étonnement ému. Enfin, nous arrivâmes à destination, et j’eus la grande surprise de découvrir, sur une minuscule tombe, le manteau bleu dont j’avais enveloppé la petite fille. Je compris, alors, que j’avais eu affaire cette nuit-là, à l’esprit de la petite fille et que celle-ci était morte depuis des années déjà. » Quand le sage eut achevé de conter son histoire, il me regarda avec une insistance qui me troubla, et je me mis à pleurer, doucement…

Océan sans rivage© Conte des sept Orients, la petite fille et le manteau.