Le Rêve

Le Rêve d’un Chêne

Mon cœur est tantôt alangui, tantôt jubilatoire, somnolait profond un chêne dans l’un de ses plus étonnants rêves. Il croît à la manière des arbres pris de folie, se balançant dans l’immuable, s’ouvrant telle une corole, s’extasiant du calice transpercé de douceur exquise. Quand l’un et l’autre voyagent, le nom s’efface et les ramures sont tous des arbres. J’ai atteint les rivages d’un pays solitaire, j’ai embrassé mes frères. Si quelques-unes de mes racines se sont élancées dans les terres de l’enfer, d’autres, telles des lianes immaculées, ont ramené le grand cerf vers les hauteurs des plus belles montagnes. Quand d’un de ces superbes élans, les branches atteignirent le premier ciel, il se passa la chose la plus étrange, et les feuilles devinrent éprises des lumières scintillantes de ces sphères musicales. Je ne sus pas réfréner l’enthousiasme exulté des mille et un rires provoqués par tous ces enfants que je rencontrais. Ils m’expliquèrent leur origine en jouant de la harpe. Quel ne fut pas mon enchantement ! J’aimais à me balancer en étreignant chacun d’eux, au creux de mes caresses et eux de redoubler de tendresse. Il coulait à profusion d’enchanteresses liqueurs, et je rencontrai même un fleuve dont la couleur était d’un jaune clair et lumineux, lors qu’il s’agissait d’un miel suave venu du fond de l’âge d’or. Les enfants de me retenir longtemps et sans que je ne désirasse m’échapper, je sus que je devais traverser le premier Ciel pour parvenir au second.

Océan sans rivage©Le Rêve. Conte de Terre du Milieu.

Voyage au bout du monde (4)

La Tour (suite)

(…) Alors que l’homme s’approchait de moi, il me prit le bras, m’entraîna de nouveau sur le petit palier et là, je compris que la Tour continuait de s’élever, investie de grâce effusive, alors qu’un escalier apparaissait simultanément. Aryani s’effaça discrètement, mais je m’en aperçus bien plus tard… L’homme et moi-même gravîmes les marches et nous nous retrouvâmes au sommet de la Tour. Ce qui apparût alors produisit en moi l’effet le plus extraordinaire qui soit. Je découvris un jardin dans lequel une infinité de roses s’étendaient aussi loin que s’étendait la vue. j’avançais lentement, tandis que les roses semblaient rutiler et mon âme se mit aussitôt à chanter au son de leur réalité essentielle. Je les caressais avec délicatesse tandis que je marchais sans plus rien voir autre que ces roses par milliers. L’homme, lui-même, avait disparu et mon cœur battait au rythme intense de la Roseraie. Où me trouvais-je ? Quel était ce lieu magique où ciel et terre se confondaient et s’invitaient à tour de rôle au rendez-vous le plus inouï ? Pourquoi m’avait-on conduit en cet endroit ? J’eus le temps à peine de me poser véritablement ces questions tant je me sentais moi-même comme ne faisant plus qu’une avec ce lieu. Le souvenir de la Tour s’estompa alors que je pouvais encore toucher son impalpable corps, ses pierres blanches, le sol éthéré de son univers étonnement organique qui s’était étrangement matérialisé en moi et me conviait en ce lieu que je savais parfaitement être le bout du monde. Ici, il n’y avait plus ni temps ni solidification, mais bien puissante Réalité dont les effluves provenaient de cette immense Roseraie. Me parla-t-elle ? Me confia t-elle l’indicible ? Il est un langage qui semble archaïque et de le traduire est désormais impossible. Nous tentons de nous rapprocher le plus possible de cette vraissemblance, mais nous ne pouvons l’exprimer sans le trahir. Mon âme demeura en ce Jardin, tandis que mon corps réintégra notre monde. Pouvez-vous le comprendre ? Je retrouvai Aryani et sa grande délicatesse, sa sage présence. Il continua longtemps ainsi de me visiter. Nous vécûmes des veillées entières où le temps n’est plus le temps, et l’espace n’est plus l’espace car l’amour est vivace de la complice amitié.

© Voyage au bout du MondeLa Tour. Océan sans rivage.

Le Temple

Dessin de Jean Carzou

Il s’agit d’un Temple qui réunit bien des hommes, ces hommes simples et véridiques, ceux qui ont le cœur transparent et savent courber la tête quand le vent souffle un peu fort. Se courber n’avilit pas le roseau. J’ai découvert ce Temple, tantôt : il se dressait au cœur de la nuit forestière. Mille et un secrets dansaient semblables à une myriade de lucioles. Cela bourdonnait très gracieusement. Le centre de cette merveille rayonnait tel le plus énigmatique des cœurs. Ou bien était-ce le rubis d’un porteur de soie ? Je me suis assise sur l’herbe tendre et me suis lentement endormie, bercée par les effluves sonores du crépitement nocturne. Sentez-vous cette pure rosée suinter dans le cristal d’Amour ? C’est de ce Temple dont il s’agit, celui que j’évoque présentement. L’on me fit le récit d’un voyageur porteur d’une lumière rare. Il était allé très loin, sans doute en des contrées qui nécessitent de franchir certains ponts atemporels. Son corps avait réussi à se transformer en cellules crépusculaires. Il avait appris à chanter les aurores au son de vibrantes flûtes que l’on avait sculpté dans un bois précieux. Ce bois, vous ne le trouverez jamais ici, puisqu’il s’agit d’un bois issu d’un arbre occulté depuis fort longtemps déjà. Un jour, cet arbre comprit qu’il fallait enfin que les hommes retrouvent le chemin du retour. Mais cela ne pouvait être révélé qu’aux plus aventuriers. Sachez bien mes amis, que l’aventure est, dans notre récit, une entreprise hardie et parfois même dangereuse. Pour s’y engager, Il faut littéralement apprendre tous les codes spécifiques inhérents à ce périple. Nul ne peut, en effet, déjouer les périls s’il ne traverse pas tout d’abord le grand Labyrinthe. Ce voyageur, que nous avons évoqué plus tôt, avait rencontré un sage et celui-ci lui avait remis, à son grand étonnement les clés les plus improbables, puisque ces clés lui permettaient d’entrer dans les mondes subtils et d’en sortir à sa guise. Mais il me faut vous le dire : rencontrer un tel sage n’est pas donné à tous. Il faut avoir la ténacité et la pureté des humbles et des innocents. Ce sage qui attendait son élève depuis des millénaires avait fini par ressembler à un arbre et quand un oiseau se posait sur son bras asséché par le vent, l’homme entamait le plus enivrant des chants et tout, autour de lui, verdissait et fleurissait. Il s’agissait d’un pur enchantement. Voici que la rencontre la plus improbable eut lieu, quand notre voyageur avait fini par succomber au malheureux sortilège du désespoir. L’arbre se leva et lui tendit, sans un mot, les clés magiques. C’est par ces clés que notre homme vécut les plus extraordinaires et les plus bouleversants voyages. Sachez cependant, qu’il revint au pays avec cette lumière et qu’elle devint un Temple à La Gloire de L’Amour. Mais n’allez pas vous tromper : il ne s’agit pas de n’importe quel sorte d’amour. Je vous parle de La Lumière d’Amour. Celle qui vous laisse hébété, celle qui vous fait oublier ce qui n’a pas lieu d’être et qui vous donne toutes les extravagantes audaces.

Océan sans rivage©Conte de Terre du Milieu.

Le Livre magique

Quelqu’un qui exista, il y a bien longtemps, s’échappa presque miraculeusement d’un sortilège puissant, un sortilège qui lui avait fait découvrir, malgré tout, les souterraines et macabres danses de certaines créatures, des créatures odieuses que l’on avait peine à imaginer être proprement des créatures, et comment étaient-elles parvenues ainsi à se manifester ? Cela existe-t-il vraiment ? se demanda un passereau en survolant un lac primordial aux couleurs éthérées et qui avait entendu notre histoire. Une voie jaillissante déploya alors une gigantesque et puissante aile blanche, mais nul ne sut d’où cela venait exactement. Cette voix eut pour effet de guider ce triste et misérable personnage loin des marécages putrides. Certes, il avait traversé une multitude de strates, toutes les unes plus que les autres sombres et même éminemment  violentes. Il avait pourchassé sur des mers improbables les dauphins argentés et s’était extirpé de lamentables et précaires vicissitudes que l’on nomme aussi la vallée des larmes. Il fut longtemps captif de cet affreux sortilège qui le transformait, tantôt en crocodile, et tantôt en une petite tortue très primitive. Parfois, lorsque les jours étaient rieurs, il devenait un goéland. Il avait longtemps côtoyé une grenouille qui lui fit moult récits incroyablement sidérants. Il y avait, pour mémoire d’éléphant, des histoires cocasses sur le règne millénaire des girafes. Oui, car personne ne le sait, mais les girafes avaient autrefois été de prodigieuses amazones. On lui avait raconté aussi que le monde pouvait s’inverser et que le blanc devenait noir. Quand il hoquetait, il se changeait en chien et courrait durant des kilomètres et des kilomètres jusqu’à rejoindre son amie la perruche. Mais le plus éprouvant pour ce triste et misérable personnage, c’est quand il dut descendre très bas dans le monde infernal de ces hideuses créatures dont nous tairons volontairement le nom. Il fut le témoin de scènes, qui assurément, seraient absolument terrifiantes pour la majorité d’entre nous, surtout les êtres sensibles. Quant à lui, pour avoir reconnu certains habitants de son village natal, il comprit, à son grand désarroi, que ceux-là même qu’il croyait être d’honnêtes et braves gens s’étaient, au sein de ce monde souterrain transformés en les plus infâmes et cruelles créatures. Ces dernières passaient le plus clair de leur temps à torturer les nobles oiseaux du sud, ceux qui prenaient les teintes bleues et roses de l’horizon. Je ne m’étalerai pas sur la description des horribles méfaits qui se commettaient. Mais sachez que le supplice était grand pour ces admirables volatiles. Heureusement, le sortilège prit fin, quand de sa petite embarcation, une petite fille vint vers lui et lui offrit, alors qu’il était gisant dans les étangs marécageux, en l’Afrique sauvage et intacte, un morceau de son livre, un livre magique qui s’ouvrait chaque fois à la bonne page, y compris quand tout allait mal.

Peinture de John Henry Henshall 1883 (British, 1856-1928).

Océan sans rivage©Conte de Terre du Milieu.

Voyage au bout du monde (3)

La Tour

Les temps planent longuement au-dessus de la fameuse Tour où Aryani me mena. Elle était pour le moins insolite, car parfois, la Tour se tenait bien droite et parfois elle se penchait avec délicatesse, à l’image d’une gracieuse révérence, tout comme la fameuse Tour de Pise, vous savez… Cette Tour prenait diverses apparences selon les degrés obliques ou non des rayonnements du soleil. Tantôt elle était comme encerclée d’escaliers qui montaient en colimaçon, et tantôt elle devenait carrée. Il lui arrivait aussi de prendre d’autres formes et de changer de matière. Il émanait d’elle une réalité organique et quelque chose que je ne parvenais pas à nommer. Mais le plus extraordinaire, le plus incroyable, ce fut lorsque nous parvînmes tout en haut, et que deux grandes et merveilleuses chambres nous attendaient. Ces deux pièces se faisaient face et n’étaient séparées que par un palier exigu. Aryani me présenta la chambre de droite et me dit qu’elle m’était réservée. Je ne pouvais en croire mes oreilles et une joie débordante et inexplicable m’envahit. En franchissant le seuil, je pus observer la beauté simple de cette dernière dont les murs étaient faits de pierres.  Très peu de meubles occupaient la pièce. Un énorme coffre en bois sculpté trônait au milieu de la chambre. De grosses dalles de pierres lustrées couvraient le sol. La pièce me murmura, non, ne soyez donc pas étonnés, les mots les plus bienveillants que l’on puisse entendre et m’invita chaleureusement à entrer au-dedans, mais Aryani m’en empêcha et me prit la main afin de me mener, cette fois-ci, de l’autre côté, dans la seconde chambre. Celle-ci était bien plus richement meublée, et de luxuriantes tentures décorées de fleurs de lys sur un fond d’un vert vieilli couvraient la majorité des murs. Tout comme la première chambre, un grande fenêtre éclairait la pièce. Mais le plus improbable, le plus surprenant, c’est qu’elle était habitée. Un homme s’y trouvait et peignait sur une toile, celle-ci posée sur un magnifique chevalet, orné de pierreries de toutes sortes. Il était si absorbé par sa tâche qu’il ne nous vit pas de suite. Néanmoins, quand Aryani me fit entrer, l’homme leva son regard assez lestement et aussitôt accourut vers moi et me serra très fort dans ses bras, sans que je ne pusse esquiver son geste. Seulement, comme pour Aryani, au moment où cet homme me tint ainsi tout contre lui, je fus submergée par le souvenir d’une étreinte semblable et tout disparut autour de moi, excepté la présence intense de cet homme. Il ne faisait aucun doute que celui-ci me connaissait tout autant que je le connaissais. Sachez, cependant, que la Tour me révéla encore bien d’autres choses inouïes que je vous conterai probablement une prochaine fois…

© Voyage au bout du Monde, La Tour. Océan sans rivage.

Voyage au bout du monde (2)

Peinture de Sulamith Wülfing (1901-1989)

Reconnaître n’est pas toujours une évidence pour tous, car tout dépend de la lucarne interne qui s’ouvre en nous. Mon ami Géllisien m’apprit à reconnaître ce qui n’était pas re-connu. Là où il me mena m’en donna le temps. Apprendre vient d’une disposition particulière. Enfin, c’est ce qu’il me fit comprendre. C’est pourquoi, lui qui appartenait au dernier pont, pouvait me faire franchir tous ceux qui le précédaient. Au début, je ne vis pas les ponts en tant que pont. Tout cela me semblait être pareil à une incroyable nébuleuse. Mais Aryani, telle était son appellation, me tenait la main. Il ne desserra jamais son lien, même quand il disparaissait de mon champ de vision. Je ne comprenais pas ces aléas et parfois j’en éprouvais une angoisse inextinguible. Pour me rassurer, il me laissait entrapercevoir sa magnifique robe pourpre. Il se manifesta sous différents aspects durant tout le Périple qui dura des milliards d’années selon notre mesure. Il ne me fit pas voyager sur ces ponts comme nous voyageons ici, dans notre monde. Il ne s’agissait certainement pas d’un voyage ordinaire, c’est-à-dire linéaire. Les séquences et les étapes correspondaient toujours à un enseignement particulier, mais il me fallut beaucoup de temps, je le reconnais volontiers, pour voir apparaître entre mes mains cette cordée invisible qui replaçait chaque chose à sa place. Aryani m’emmenait souvent sur un pont intermédiaire, un pont neutre comme il me le disait. Il me fallut apprivoiser le souffle. Savez-vous qu’il existe bel et bien un lieu d’où vient le souffle ? Bien sûr, on ne se pose que très rarement ces questions. Et quand nous nous les posons, nous ne parvenons, le plus souvent, qu’à obtenir une ou deux réponses dans l’immensité infinie des possibilités. Aryani fut ma première énigme. Pourquoi l’avais-je donc rencontré et pourquoi étais-je à vivre une telle aventure ?

© Voyage au bout du Monde, Océan sans rivage.

Voyage au bout du monde (1)

 

Peinture de Sulamith Wülfing (1901-1989)

Il est amusant, presque enivrant de vivre à l’infini ce qui fit notre bonheur constant, car jamais cela ne s’amoindrit et je m’en étonne comme vivant ces sortes d’enchantement avec beaucoup de recul, mais paradoxalement avec une euphorie étonnamment puissante. J’en découvris le sortilège alors que l’on m’emmena dans le pays le plus étrange qu’il soit. Il me fallut passer sept ponts, et sept ponts où le temps n’avait plus la mesure de nos jours actuels. Pour l’un, le Soleil resplendissait durant mille ans entiers, et la nuit s’y engouffrait à travers des nuances tout à fait insolites, selon notre faible entendement. Le bleu indigo y prédominait, mais la nuit pouvait en dépit du soleil, envelopper chaque chose de nuances diverses, comme par exemple le rouge granit, ou bien l’oranger. Chaque couleur correspondait à un état d’âme, mais les êtres qui occupaient ces lieux étaient peu nombreux et passaient essentiellement leur temps à créer des parfums de toutes sortes. Chose surprenante, vous me le concéderez, c’est que pour cela, ils usaient, non pas des fragrances habituelles que nous connaissons, nous les fils d’Adam, mais de notes de musique. Effectivement, quel ne fut mon ravissement en découvrant cela : des notes musicales odorantes ! Ces créatures, qui nous ressemblaient à nous y méprendre, n’étaient nullement gênées par ma présence, et me considéraient comme si j’étais une des leurs. J’avais atterri au beau milieu de ce monde grâce à un ami lutin ; enfin pas vraiment, puisque celui-ci m’apprit, beaucoup plus tard, qu’il ne faisait pas vraiment partie de la tribu des lutins. Il appartenait à celle des Géllisiens. Il s’agissait d’une tribu qui avait vu jour, simultanément avec le septième pont. De par leur nature éthérée, ils avaient aussi hérité d’une mémoire inouïe. Ils avaient la possibilité de prendre diverses formes, mais préféraient toujours revenir à leur apparence initiale. Les Géllisiens étaient petits de taille, mais de proportions égales et même élégantes. Ils avaient la faculté de voyager à travers tous les ponts. Ils vivaient, comme les lutins, principalement dans les forêts. Le fait d’avoir été créés au même moment que le septième pont, en avait fait un peuple très spécial. Ils pouvaient s’exprimer dans toutes les langues, même les plus anciennes, y compris celles des animaux. Ils avaient pour mission de rassembler, par la mémoire, les mondes perdus. Mais cela est une longue histoire que je vous évoquerai peut-être un jour. Mon ami Géllisien vint me trouver alors que je m’étais endormie au pied d’un arbre creux. Quand je le vis, je ne fus nullement étonnée. En fait, je l’avais toujours attendu. Je savais qu’il viendrait. Je l’avais parfois dessiné sur mes petits carnets de dessin. Il m’apprit plus tard qu’il avait lui-même pris le soin de visiter mes rêves et de me préparer à sa venue. Voilà pourquoi je connaissais le moindre de ses traits et que mon cœur fut empli d’une joie indicible en le voyant.

Conte des sept Occidents

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Il était une fois un Arbre qui se souvint de La Constance. Il prenait de multiples formes, mais ne changeait jamais, car La Majesté de son Essence résidait dans L’Élévation. Il avait plusieurs fois rencontré les animaux de la forêt et quand nul ne pensait à lui, ni ne lui prêtait attention, il glissait vers la douce clairière. Là, il scrutait le ciel avec ses branches et s’élançait pour atteindre les nuages. Il laissait volontiers se nicher dans ses feuillages les plus belles étoiles, et même les constellations. Il offrait sa robe brune aux rayons du soleil, et la pie se posait avec quelque fracas, comme il lui en semblait toujours avec cette drôle de bête, mais il ne bronchait pas. La mésange et la fauvette aimaient à se retrouver au creux de ses bras. Il avait vu tant d’oiseaux qui s’étaient naturellement abrités dans les branchages. Souvent un écureuil grimpait jusqu’à la cime de l’Arbre avec une telle légèreté qu’il lui était impossible de le surprendre. Il le cherchait partout mais en vain. Même quand le pivert l’attaquait de son dur bec, il savait qu’une raison l’y poussait et cela l’enchantait. Cet Arbre se souvint aussi de La Fidélité et s’émut de voir que les petits êtres de la forêt venaient lui rendre visite avec une grande vénération. Certains lui faisaient le récit de leurs exploits, pour d’autres il s’agissait de leurs déboires. En Lui-même, Il croisait les jambes et les écoutait tous très attentivement.  Souvent dans la nuit, il entendait le hululement du hibou. Il apercevait des yeux luire et sentait quelque renard le frôler, presque comme dans un souffle. Le vieux pin lui contait ses malheurs, car son grand frère avait été coupé par des bûcherons. Ce dernier s’en remettait à peine. Quelques aiguilles jonchaient le sol et étaient les seuls vestiges de son frère. L’Arbre le rassurait comme il pouvait. Leur amitié était indéfectible. – Tu es le plus vieil arbre de la forêt et tu en as vu passer des choses. Tes meilleurs amis t’ont quitté mais tu restes impassible. – Détrompe-toi, ils ne m’ont jamais quitté. Je les ai tous gravés en moi, car il est un grand secret que l’homme ne connaît plus : rien ne sombre dans le néant. Tout peut être détruit, mais tout peut renaître. En nous est une puissante Mémoire.

Océan sans rivage©Conte des sept Occidents, L’Arbre.

Conte des sept Orients

stefanonafets: “ Jacobello Alberegno, Triptyque de’l Apocalypse (1360-90) ”

Des tourments pour arriver jusqu’au Jardin, Ô mon Souvenir, Réminiscence de Ton Visage aux Lumières de Ta Grâce sans qu’imperfection ne soit en cette disgrâce à venir s’y pervertir. Ultime de Ton Rappel au pur moment et Ta Présence quand nous prenions en cet espace, le temps du matin qui joue avec la nuit, la révérence, telle la mariée et Ses Voiles, puis des multitudes de La lampe esseulée éclairant les signes puisés en La Lecture ouverte du Corps-parchemin, et quand ivre, il n’est qu’une Louange : Toi ! Ô Rose de notre Contemplation cuisante, versée en notre feu, cœur irradié de sept flèches. J’ai goûté aux sept tourments inscrits sur la face obscure de Ta Lune et j’ai traversé les sept ponts pour qu’ils se résorbent en L’Un, les enfilant comme on enfile les perles, et des mots que j’ai bus à Ta source dont je n’ai pas même cherché le Vin ; pourtant, Tu as versé le Lait mêlée à L’Eau et j’ai bu le Raisin de La Coupe invisible aux regards, sans que je ne l’ai désirée. Visualisant les six points cardinaux, Le Corps devint Croix et en L’Élément subtil, Il plongea, lors que mon corps tremblait des affres, Ô Vide abyssal ! Mais, quelle est donc cette Conscience au milieu de la secousse ? Que nous montres-Tu là, Ô Âme, Ô Vie ? le froid était plus froid que le froid et le feu ne brûlait pas, ni ne réchauffait le cœur meurtri. Les vagues avaient jailli dans le chaos comme des lames acérées, mais Tu me tenais d’une poigne ferme et Quand tout se dissolvait dans L’Océan de Vie, La VIE disait : Je suis là. – Mais qui est là ? Qui est Là ? – Ta Présence en Ma Présence, car aucun instant ne demeure hormis en Mon Instant. – Ô Contemplation qui vient de La Vision sûre, qui voudrait être effrontée, qui voudrait franchir les étapes sans discontinuité, et nulle Vision hormis Ta Vision. Qui voit ? Oh ! qui voit ?  Il me fallut traverser le désert, puis gravir la montagne. Mais que me dit-on alors ? Le Jardin apparut, comme dénudé, et Tu me dis : Entre ! L’homme se dressait en sa lumière pour faire un geste large, puis Il nous apprit à nommer les sept flèches. Chacune avait sa couleur, et chacune étaient reliées à un fleuve, puis chacune contenait les formes subtiles du corps. Et chaque forme nous reliait à d’autres mondes et je finis par voir que le Jardin était à se peupler depuis les sept flèches qui avaient transpercé les frontières et tous les aguets.

Océan sans rivage© Conte des sept Orients, Les sept flèches.

Conte des sept Orients

Résultat de recherche d'images pour "sao pedro girolamo batoni"Peinture de Pompeo-Girolamo BATONI (1708-1787)

Je l’ai vu, cet homme d’un certain âge, poussière au vent de ses nuages, clés perdues dans le sillon de son voyage ; il avait tenu ce miroir des huit présents, et ne savait qu’en faire. Il le tint tout d’abord éloigné de lui, puis avait, comme un animal, léché la surface, puis encore, il avait placé son regard et l’avait collé à ses oreilles. Plus tard, il m’en fit le récit. Ce miroir s’appelle : les huit présents. Ce récit n’en mentionne qu’un.

Les pierres ont parlé et elles se sont fendues en deux, laissant leur joie s’écouler. Les pierres ont suinté, et arrondies sous le soleil de leur fébrilité, elles ont laissé leurs histoires se raconter. Sur le sol de notre terre, que les tombes amoncellent, je n’inscris rien, mais à la pierre de notre feu intérieur, il s’est chanté des longs murmures de constance et de beauté. Sur le chemin de grève, sur les falaises de nos aspérités, sur les roches ébaubies, sur le parterre des garrigues, sur les massifs bleutés, sur les petites allées, sur la terre jaune, sur la terre de neige hébétée, sur la terre noire des volcans incendiés de peurs et de nos jaillissements, tremblements, sur la terre rouge de nos passions enflammées, et sur la terre brune de nos vertes vallées, en toutes pierres, en nos heures dans l’océan de notre fraternité, en la terre de lumière, en cette voix qui nous est chère, en cette exclamation sans que rien ne vienne la troubler, en ces morceaux de verdures et ces primevères, quand même l’ignorance nous a rattrapés, quand même nos illusions sèment ces perles de rosées, je tiens l’étendard d’aucune magie, si ce n’est celle de la résorption, car il n’est aucune illusion, et j’ai vu quelqu’un prendre un miroir et glacé croire à l’image du reflet, puis brandir l’étain, le cristal et l’eau de chaque côté et soudain, le monde lui apparut comme la lumière à peine bleuie, à peine voilée et la rose délicate devenue les yeux de l’amoureux, quand les cœurs se fondent à l’unisson et chantent. Le miroir a éclaté et des directions de l’espace invisible, les points ont dansé. Je ne sais, je ne sais. La folie, sans doute de boire à l’eau d’un miroir, et de voir que mes yeux ont un cœur, et que mes yeux sont le présent pour l’éternité.

Océan sans rivage© Conte des sept Orients, l’homme et le miroir.