Mon Aimé

Peinture de Salvatore Postiglione (1861-1906) 

Mon Aimé, viens, jouons, cette île nous a trouvés,
Nous a couverts d’un drapé occulte et nous y garde !
Mon Aimé, aller au centre est la sauvegarde,
Et chaque instant du jeu est une éternité !

Mon Aimé, viens, dansons sans jamais nous soucier !
Notre patrie retrouvée s’amuse de notre mégarde.
Quand l’ondée céleste étend son infini cadre,
Nous voici sertis, de la tête aux pieds, de gaieté.

Mon Aimé, aimons-nous sans plus nous désunir,
Accrochés à nos souffles embrasés de désir.
Viens, volons et découvrons ce nouveau monde.

J’ai vu la colombe vêtir L’Amour de douceur,
Lors que nos âmes unies s’élancent et forment cette ronde.
Mon Aimé, entends-Tu le doux chant de notre cœur ?

Nudité

L’Océan brise les derniers vestiges,
Ces vieilles digues,
Tandis que les remparts nous disent,
Que vivre libre est une semence éclose,
Loin des dérives,
Et des vains propos,
Que les mots nous étreignent,
Dans leurs bras indomptés,
Que Le Souffle est une essence,
Dont le parfum est à vêtir la nudité.

Warda

Éclose en vase éclos,
Du jaillissement de glaise,
Partout et au-delà des mots,
Comme trempées de braise,
Quand de grenade vermeille,
Sur les temps pliés au son d’un Glaive,
Les larmes sont moins que des oripeaux,
Car d’une argile rouge,
S’échappe la force d’un Renouveau.
Partout les cœurs s’embrasent,
Puis fusionnent dans la flamme des mots.
Mais éclos de Ton Essence,
Le Vase devient Louanges,
Serti de pierres angulaires,
Et telles des réminiscences,
Quand L’Âme appelle La Présence,
S’élance L’Arbre des Secrets.
Cette nuit, je vis cette pleine Réalité
Et bientôt, j’en parlerai, telle L’Évidence,
Lors que je sais que tu écoutes :
Plus qu’un corps, au-delà des limites,
Dans les confins du Souvenir,
J’ai chanté, j’ai chanté.
Louange à L’Invisible !
Vois L’Âme qui se retrouve
Hébétée, Hébétée !

Le grain choisit où se reposer, dans les ténèbres de la Terre, dans la chaleur du ventre de La Mère. L’Haleine suprême anime La Présence, tandis que nourri de confiance, le grain s’amollit et perd de sa résistance. La main du Jardinier est main de bienveillance, compassion et Transpir sans retenue. Le Soleil a fait une promesse, et le feu du Retour est un chemin sûr. Warda, Bien-Aimée, Ta Cordée est lancée, et la main l’a trouvée.

 

Ève ou le Rêve

Peinture de Federico Cervelli (Milan 1625 – avant 1700)

Ai-je bu aux larmes d’une ombre
Son corps éthérisé d’amour,
A ces vivaces tremblantes larmes
Que des voix irréelles avaient ensorcelée ?
C’est en couvrant de mousse que ses larmes ont fructifiées,
Et le vent fit une secousse qui devint l’éternelle vérité.
Ai-je compagné le chant d’une chevelure éperdue,
Dans les branches du rêve qui l’avait révélée ?
Ai-je tendu la main à l’âme esseulée ?
Qu’as-tu donc à pleurer les vagues nues,
Quand le ciel rejoint la grâce de tes pas mesurés
Où vas-Tu, Ô Beauté, Merveille éplorée ?
Ai-je entendu la voix de cette Épousée ?
Dans les limbes, comme elle se lamentait !
Ai-je saisi chaque rosée de son cœur emprisonné ?
Ai-je goûté, effusif à la laitance de sa douleur,
Quand prise de sanglots, je L’ai consolée ?
Las ! le séjour de la peine conjugue ses écorchures.
Mais de complainte, les affres changent de nature.
Que se passa-t-il ? La belle s’éveilla du long rêve.
L’exploit du Temps est vénérable Patience,
Tandis que les blessures attisent tout noble désir :
L’enfer n’est plus l’enfer, puisque je vis La Présence,
Celle qui agite tant les ténèbres et les font s’évanouir,
C’est Elle qui devient Le Jardin de notre Noble Ève.

Il n’est d’enfer qu’en L’Absence de L’Absence, mais la Présence en L’Absence n’est plus Absence. Tel est l’embryon crépusculaire ; tel est le cœur langoureux, mais du Rêve nous serons deux, du rêve nous serons deux, puisque de L’Essence au goût de sève, L’Adam est gémellité des contraires qui ne jamais s’opposent mais se ravissent L’Un en L’Autre. J’ai compté, pour ne plus distinguer, mais de Mon Amour de Ton Amour, il n’est qu’Un. Quand l’un regarde au Sud, l’autre pointe vers le Nord. Mais quand l’un s’oriente vers L’Est, l’autre s’oriente vers L’Ouest. D’une Cartographie sûre, Les étoiles sont nos parchemins.

 

Conte de Décembre : l’enfant de la forêt magique (3)

Illustration de Tae

Il était incontestable que Quelque chose s’était passé, mais il fut impossible de l’exprimer, Quelque Chose d’incroyable qui s’étonne toujours de l’océan et des vagues, Quelque Chose qui donne aux écumes les dispositions du nacre. L’Amour le submergeait et il ne lui donna pourtant pas de Nom. Il le laissa se décliner dans les transparences de la fluidité. Le quotidien n’était pas ordinaire et même ce qui semblait si important pour d’autres, ne l’était en aucune façon pour lui. Il n’avait peur de rien. Il n’avait pas peur de la faim ; il n’avait pas peur de manquer. Il n’avait pas peur de la soif, ni peur de la peur. Ce n’était pas qu’il était invulnérable. Non ! Il sentait bien que les choses l’atteignaient, mais, il n’en avait simplement pas peur. De fait, il voyait bien la peur, tout en étant en elle, l’éprouvant, mais il la savait furtivement passante, étrangère et simultanément, en lui comme transformée. Parfois, il se trouvait au creux même du Centre, et parfois, il survolait ce Centre en sa verticalité. Cela formait un Cône ; cela formait aussi une Pyramide. Chaque fois, il pouvait à loisir gravir les étages et ondoyer en ces cercles tournoyants qui, tout en oscillant, restaient étonnamment stables. C’est cela qui ressemblait le plus à L’Arbre de la forêt magique. Il s’endormit et le vit comme lui-même. Tantôt son visage se tournait vers L’Occident, tantôt il faisait face à L’Orient. Le Centre de cet Axe avait réuni tous les points cardinaux et chacun devenait étrangement un seul et exclusif point. Quand il se fondit dans le regard de L’Enfant, il comprit qu’il s’agissait non pas de la chair, mais de l’esprit. Il comprit aussi qu’en entrant dans la Lueur, il avait touché la primordialité et L’Enfant n’avait plus aucun lien avec l’enfance de chair. Il n’y a aucune innocence en cet enfant-là, se dit-il. L’innocence naît dans les profondeurs de la présence, exponentiellement épanchée de présence en La Présence. Il se mit à voir. La vision devint son visage, ses mains, son nez, sa respiration, ses pas, et il ne perdit jamais La Présence, car c’est Cela la Verticalité : L’Echelle qui relie tout à chaque Chose et devient Paroles. Alors Le Verbe est inondé de L’Essence originelle et chaque parole est Le Silence qui se met à parler. Il sut en lui que plus rien ne séparerait L’Enfant de L’Âme. Il sut que La Vie est L’Amour. Celui qui pense que L’Amour meurt, n’est pas encore né*.

© Océan sans rivageConte de Décembre : l’enfant de la forêt magique 

*Petite variante possible : celui qui pense que l’Amour meurt, n’a jamais vraiment aimé…

Conte de Décembre : l’enfant de la forêt magique (2)

Illustration de Tae

Les contes sont fait pour être lus, près de l’âtre crépitant, et à défaut, allumons donc la bougie, regroupons-nous tous autour de la lueur de l’amitié, au cœur d’Amour, quand les yeux inquisiteurs attendent que la voix fredonne une chanson. Venez tout près, petits enfants, je vais vous raconter la suite de ce conte bien étrange. Je sais que vous comprenez le langage de l’âme et même si l’un d’entre vous s’écrit : « Je n’ai rien compris. » ; l’autre réplique aussitôt, avec emphase : « Ce n’est pas grave de ne pas tout comprendre, il faut juste écouter. » Alors le temps de la veillée est réellement féerie.

Si le feu insistait dans la nuit pour être omniprésent, l’enfant, qui continuait de découvrir les réalités du toucher, des translucidités de l’impalpable, finit aussi par regarder en lui-même et découvrit une lueur inconnue. Au début, il fut troublé par cette nouvelle réalité puisque la lueur n’apparaissait nullement à l’extérieur, et qu’elle n’était pas forme, ni consistance. L’enfant de la forêt magique fut longtemps intrigué et entra en lui-même avec fascination, ce qui lui procura une tout autre sensation. Au sein de cette lueur, il découvrit la joie, la tristesse, les larmes du cœur, les nostalgies de l’âme, les aspirations, l’étonnement et même les douleurs. Il découvrit aussi les perceptions du corps. Il devint perplexe et se transforma aussitôt en arbre afin que la sève de tous ses souvenirs s’élève et irrigue chacune de ses branches. L’arbre grandit jusqu’au bout des bourgeons et les feuilles vertes finirent par éclore en chantant allègrement. L’enfant se sentit pleinement heureux et l’arbre en lui frémit longtemps, comme ivre des myriades de sensations qu’il venait de découvrir. Tandis qu’il se laissait balayer par la brise estivale et qu’il rejoignait la montagne, il sentit quelqu’un caresser le tronc rugueux de l’arbre. Il en éprouva un surprenant frisson et ouvrit grand les yeux. Quelqu’un s’était endormi à ses pieds. Quel était donc ce petit être ? Pourquoi sa présence lui procura-t-elle une joie indicible ? Il ressentit aussi une sorte de chaleur qui lui rappela le feu, mais ce n’était pas le feu. Il entendit couler en lui le ruisseau aux effets de mille clapotis, mais ce n’était pas le ruisseau. Il vit le soleil poindre à l’horizon de son cœur, mais ce n’était pas le soleil. Ses branches frémirent et le vent s’accrocha à chaque feuille. Au bout de chacune d’entre elles, des bourgeons apparurent et des fleurs d’une blancheur inégalée s’ouvrirent en petites corolles. Il voulut s’emparer du petit être et l’enfouir dans les milliers de senteurs écloses.

© Océan sans rivageConte de Décembre : l’enfant de la forêt magique 

 

Au-delà du Styx

Diptyque's Crossing....: Montserrat GudiolPeinture de Montserrat Gudiol (1933-2015)

Ai-je évoqué la jeunesse,
Lors que file le vent,
Sans fiel et sans désespérance,
Et notre jeu prudemment ?
T’ai-je parlé de ces pertes de conscience,
Évanouies dans l’océan,
Sur les épanchements
De l’exaltation ?
Ai-je joint,
Nos mains,
Sans perdre un seul instant,
Dans la crinière du vent ?
Et quand parle la plaine,
T’en ai-je confié le secret,
Quand, perdue dans les flots,
Écorchures du printemps,
Que buvaient nos luminaires,
Sans nous désaltérer au Styx,
Plongeant dans les lamentations,
Évitant ces assoiffées de colère,
Nous franchîmes les étoiles fixes,
Puis des cheveux qui se défont,
Il vint au-delà de l’Achéron ,
Bien au-delà de l’oubli,
Et de Sa poigne, Il nous offrit le Nom.
La Terre fut savante de tous les reproches,
Et des secousses, s’exposa incidemment,
Mais constant de Son Appui,
Il vint sans jamais tarder,
Sur les chemins du Présent,
Et l’on goûta au jardin d’Arcadie,
Comme aimantée par L’Amant.