Alchimie

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Je demeurais longtemps en ce puits de larmes,
Goûtant à leur sel exsangue, au four des deux mers,
M’arrachant de leur plainte, de leurs sillons amers,
Puis, j’entrais dans un désert sans aucune arme.

En cet inframonde, je connus les battements,
Les lourds soubresauts de l’ignoble ignorance,
Je vis l’immonde en moi-même et ses souffrances,
Je vis aussi, une lumière, un buisson ardent.

Je suivis Moïse et gravis le Mont Sinaï,
A la blessure de mon âme, saignant le Calice,
Je vis, dans le secret, mon regard ébahi

Les écritures jaillirent du fond des Abysses,
Et mon cœur crut mourir d’un Amour inconnu :
Il fût dévasté, totalement mis à nu.

Sépulture

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Parfois, le long des rives, quand tremble le roseau,
Lors que souffle le vent qu’une douce voix féconde,
Des propos venus d’une Sagesse d’Orient, en ondes,
Guident mes pas jusqu’à ce vétuste vaisseau.

Soudain, comme subjuguée par le matin nouveau,
Mon regard aspergé par les reflets du monde,
Le cœur ému par les transparences profondes,
Je vois passer le jade et de bien vieux rouleaux.

Ils s’ouvrent à ma solitude, telle une sépulture,
Et j’y découvre la beauté d’une pâle figure,
Visage auroral qui me secoue toutefois :

Qu’est-ce donc de plier ou de crier victoire ?
Le Destin exige une souplesse, même en Ses Lois,
Le roseau chante les défaites tout comme les gloires.

Conscience

Photographie de Clarence Hudson White

Semé de bruits et de silence, le long d’une colonne,
Chaque vertèbre est une offrande, un livre ouvert.
Semé de regards et des gestes semis d’automne,
Le blanc hiver virevolte au pied d’une fougère.

Semé de langueur et de promenades solitaires,
Chaque souffle est une tige qui fleurit au vent,
Laissant une simple trace au cœur crépusculaire,
L’inframonde a ses étages semés du Vivant.

Quelle reconnaissance, Ô mon âme échevelée !
Dans les poussières semées d’étoiles, toute sa puissance,
Ont fait jaillir les splendeurs de la Quintessence.

Combien de fois, sur les sentiers dépeuplés,
Tu tins l’Ouvrage et le Calame avec constance,
L’encre des rives et des dérives d’une conscience.

Interstice de l’inframonde

Peinture de Philippe Charles Jacquet

Puisque je vous ai courtisées, Ô hirondelles,
Puisque je vous ai caressés, Ô pourpre et or,
Puisque mon cœur bat, depuis toujours, fidèle,
Je vous confie, à vous amis, mon seul trésor !

J’ai couru, épuisant mon souffle dans le vent,
J’ai soupiré dans l’écho violent des orages,
J’ai ri avec les vagues écarlates, notre océan,
Lors, je vous offre rubis, rose et même mes rivages.

Puisque j’écoutais le rossignol, son prélude,
Et que je m’envolais sur les ailes diaprées,
Tandis que le ciel avec mansuétude,

Nous accueillait. Et puisque le matin se décorait,
Des perlées du romarin et de la Narcisse,
Il me vint, alors, de voir cet interstice.

Terre

Peinture de Jules Aldolphe Aimé Louis Breton (1827-1906)

Je ne sais plus vivre,
Mais la Terre m'a rattrapée,
Comment sais-Tu que je suis là ?
Je ne sais plus vivre,
Mais la terre me prend les bras,
Et j'entre en Elle comme en moi.
Je ne sais plus vivre,
Mais la Terre creuse un sillon,
Et de mes mains, j'y entremêle la chaleur.
Le soleil a fait d'elle une étrange oraison,
S'effacent nos blessures dans le labeur,
Et je suis à genoux et deviens une sorte de pelle.
Je ne sais plus vivre,
Mais la Terre m'aime bien plus,
J'y sème mon grain,
Le secret d'une lettre,
Mes doigts goûtant à sa douceur.
Je ne sais plus vivre,
Mais la Terre me porte,
Je titube parfois,
Le corps si instable,
Mon âme épousant les ailes,
Des rayons du Ciel,
Je m'accroche aux nuages,
Ils sont de doux complices,
Je leur souris l'instant,
Dans le passage d'une brise,
Puis, voici une mésange,
L'envolée des choucas,
Le croassement des corneilles.
Je ne sais plus vivre,
Mais la terre s'enivre de nos bras,
Et je plante chaque suée de mes souvenirs,
Et je pense au moment que je tais dans le silence,
Puis, je m'envole aussi avec les choucas,
Tandis que la fourmi, et d'autres peuples de la Terre,
Me font rire comme une enfant,
Dans les trèfles d'un soupir.
Alors, je remercie la Terre,
Mes ongles devenus sa couleur,
Et je ris de nos paroles échangées,
Mon corps évanoui dans Son Mystère.



Océan

Océan a rejoint Océan,
Plus loin encore,
Océan a retrouvé Océan,
Il s'est étonné et Lui a dit : 
Est-ce bien Toi ?
Chacun se regarde avec Joie.
Amour m'a fait m'unir à Toi.
Océan a rejoint Océan.
Deux brassées de vagues,
De jaillissement en jaillissement,
Océan a ouvert le corps Océan,
Il est entré dedans,
Entremêlés tous les deux,
Fusionnés de leur instant.
Océan a chanté Océan,
Puis, Océan a pleuré Océan,
Enlacé dans l'écume du vent.
Il a ri semblable à un soubresaut,
Prenant les bras de l'Océan,
Compénétré du sable blanc,
Du corail et des algues ondoyantes
Les sillons d'une rivière de joyaux,
Et Océan embrasse de nouveau Océan,
Ivre des toutes possibilités,
Nous étions-nous quittés ?
Ô Eternité ! comme Tu danses,
Deux mains s'offrant et s'enfantant
Océan ! Lie-Toi donc à l'Aimé Océan !

Sans regret

Illustration de Mona Biswarupa

Je me suis perdue,
Alors que je tremblais de Te perdre,
Mais, me perdre furent les Retrouvailles,
Puisque je me perdais en Toi.

Je perdais ce monde,
Je perdais ce corps,
Dans les poussières d'un entrelac,
Je rentrais chez Toi.

La peur me quitta et je jouais avec elle,
Je la regardais avec le mépris des perdants.
Quand même je haussais les épaules, lasse,
J'avançais en Toi.

J'appris du Silence des milliards de fois ;
Il tournait sans se fatiguer.
Je l'enlaçais comme ma joie ;
Entrer en Lui sans regret.

Sable

Mon frère des forêts,
Des noirs frondaisons,
Du bleu des grands nuages,
De mes prières et de mon oraison,
Du trèfle et des fétuques du près,
Dans le Ciel tendu de noir,
Par le Verbe d'une Majesté,
J'entends ce qui est Au-delà.
Ô frère des verts pâturages,
De la flûte des vents,
Des ombres et des lisières,
Pourfendant l'espace et le temps,
Une sauterelle sur un pont,
L'Echo d'une Voix, 
Des astres pleuvent sur le lait d'un cœur,
Des étoiles chantent l'Âme et La louange,
Les planètes irradient par leur clameur, 
Tandis que le frère fait le récit d'un mage :
Le Silence est un Miroir.
Mon frère du serment,
Ici débute un Voyage,
Dans la Beauté d'un Firmament,
Jamais, nous ne serons ceux qui fomentent l'outrage,
Font de leurs mots des armes,
Ourdissent des complots,
Violentent les corps et les âmes.
Nous avons dressé notre tente,
Dans le désert sans fin,
Et lors que la nuit tombe,
Nous entendons chanter le sable :
Son Silence est notre Maison,
Et il a fait basculer encore notre regard. 



Présence

Si l'Amour n'est pas un Soleil,
Baignant sans ombre,
Au délicat et violent parfum,
Dans l'écartèlement d'une Aube profonde,
Sous les rocailles de nos élans,
Si l'Amour n'est pas une constance,
Transperçant l'illusion,
Dans le désert de notre marche,
Et si mes pas qui foulent chaque grain,
Dans l'opulence et la transparence,
Ne retiennent aucun regard,
Du cristal de leur présence,
Et si chaque jour n'est pas une montagne,
Que faire de la tiédeur,
Que faire des jours sans fin ?
Si l'Amour n'a pas déchiré le voile,
Accueilli tous les possibles,
Balayé d'une main chaque rivale,
Si cet Amour devient tiédeur 
Est-ce encore Amour ?
Le Soleil soulève des montagnes,
Il s'écorche dans un ciel sans pâleur,
Il boit à la gorge d'un océan,
Puis, s'éteint à l'horizon,
Comme avalé par l'étrange langueur,
Et là-haut, la Lune Le reçoit ;
S'évase de Sa Puissance,
Au Miroir de Son Appel,
Tremble des membres de la croissance,
Tend Son âme et vibre entière de Son Amant.

Peuple de l’Aube

Le cri profond d’une nuée,
Vêtu des peaux de bêtes,
Quand le cor triomphe,
Au cœur de la constance,
Cri de Joie sur les glaciers,
Et d’un froid frémissement,
Le corps devient le leitmotiv,
Martelant les rives de Ton Chant,
J’entends bruisser le vent.
L’haleine au matin du givre.
Te voir venir, Ô Héros, te voir,
Sans peur et sans hâte,
Te voir venir, Ô Héros, te voir,
C’est par toi, que le regard s’évanouit
Et que les légendes surgissent,
Chevelure des neiges écorchées,
C’est par toi qu’est rétablie la mémoire,
Jaillissant des lacs éveillés,
C’est par toi que l’on connaît,
Les récits d’une Montagne,
Fondue aux larmes bleues,
Ceignant l’imaginal, rêve des preux.
C’est par toi, des tréfonds d’une mer,
C’est par toi que la voix s’élève.
Te voir venir, Ô Héros, te voir,
Imperturbable au sort,
Ton navire glissant sur les flots d’une aurore,
Brandissant l’oriflamme de la Victoire,
Les yeux acérés par l’unique Retour,
Savamment descendus du Ciel rapproché.
J’entends les fonds marins,
Illuminés par ta lumière,
J’entends le glissement ivre,
Sur le flanc de tes frères,
Hommes, fidèles compagnons.
Le sommeil ne saurait te toucher,
Ce cœur devenu ton glaive,
La main devenue ton verbe,
L’aube devenue ton peuple.