Dérive des rêves

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Comme des rêves, les hommes savent butiner âprement,
Vautrés en des visions hallucinatoires !
Et je ne sache plus dangereux que ces rêves déments :
Certaines douceurs cachent les pensées les plus noires.

L’usine à rêves entraine la roue du saṃsāra*,
Une puissance redoutable, un piège inexorable.
Les cœurs s’épuisent au contact des faux apparats.
Substrat du rêve sans reliance est une ruine probable.

Cette course effrénée est presque pitoyable.
Est-ce cela l’Inframonde ? Un chaos sans fond ?
De dérive en dérive, la cité devient misérable,

Tandis que le sage se tient loin des infrasons.
On dit que les remous sont les turbulences de l’âme,
La confusion des genres, le règne le plus infâme.

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* La vie dans le monde de la multiplicité, selon l’acception de Ramana Maharshi.

Alchimie

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Je demeurais longtemps en ce puits de larmes,
Goûtant à leur sel exsangue, au four des deux mers,
M’arrachant de leur plainte, de leurs sillons amers,
Puis, j’entrais dans un désert sans aucune arme.

En cet inframonde, je connus les battements,
Les lourds soubresauts de l’ignoble ignorance,
Je vis l’immonde en moi-même et ses souffrances,
Je vis aussi, une lumière, un buisson ardent.

Je suivis Moïse et gravis le Mont Sinaï,
A la blessure de mon âme, saignant le Calice,
Je vis, dans le secret, mon regard ébahi

Les écritures jaillirent du fond des Abysses,
Et mon cœur crut mourir d’un Amour inconnu :
Il fût dévasté, totalement mis à nu.

Sépulture

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Parfois, le long des rives, quand tremble le roseau,
Lors que souffle le vent qu’une douce voix féconde,
Des propos venus d’une Sagesse d’Orient, en ondes,
Guident mes pas jusqu’à ce vétuste vaisseau.

Soudain, comme subjuguée par le matin nouveau,
Mon regard aspergé par les reflets du monde,
Le cœur ému par les transparences profondes,
Je vois passer le jade et de bien vieux rouleaux.

Ils s’ouvrent à ma solitude, telle une sépulture,
Et j’y découvre la beauté d’une pâle figure,
Visage auroral qui me secoue toutefois :

Qu’est-ce donc de plier ou de crier victoire ?
Le Destin exige une souplesse, même en Ses Lois,
Le roseau chante les défaites tout comme les gloires.

Culminance en inframonde

Aquarelle de Ninetta Sombart

Faut-il s’extraire du rêve et demeurer muet ?
Au cirque, le peuple naïf applaudit et s’enchante ;
Il joue semblable aux enfants que l’on enfante,
Leur esprit immature, leur égoïsme éhonté.

L’oiseau s’envole et traverse tous les mondes ;
Il en connaît les ruses et les aspérités.
En sa culminance, son regard s’affûte et sonde,
Les vérités de l’existence et leur beauté.

Il trempe son bec au cœur sacré de la Vallée,
Celui-ci se dilate à l’image de son Essence ;
Il refuse de se contenter du pis-aller :

Il n’a de cesse de répondre à tous ses sens,
Ceux qui s’ouvrent en lui, telles les pages d’un livre,
Puis, qui parlent longtemps à son âme ivre.

***

Se lit aussi sur Noblesse et Art de l’écu

L’exil

Sans triangularité, le monde s’effondre,
Et alors, que nous importe ce qui n’est pas ?
Comment vivre sans cette perspective-là ?
Quels abysses ! Quelles insondables pénombres !

J’ai beau aller, je vais l’humeur vagabonde ;
Le sentier est solitaire en cet ici-bas ;
L’abîme est grand, un véritable trépas !
L’exil ! Ô mon âme ! l’exil et la paix profonde !

Cette paix me convainc d’une autre et réelle joie.
Qui a percé les voiles opaques de l’inframonde ?
La vie a fait montre de son affligeant état.

Le soir, une dune se dresse entre elle et moi,
Et mon cœur s’envole au-dessus de ce monde,
Traversant, léger, les mirages qui larmoient.

Conscience

Photographie de Clarence Hudson White

Semé de bruits et de silence, le long d’une colonne,
Chaque vertèbre est une offrande, un livre ouvert.
Semé de regards et des gestes semis d’automne,
Le blanc hiver virevolte au pied d’une fougère.

Semé de langueur et de promenades solitaires,
Chaque souffle est une tige qui fleurit au vent,
Laissant une simple trace au cœur crépusculaire,
L’inframonde a ses étages semés du Vivant.

Quelle reconnaissance, Ô mon âme échevelée !
Dans les poussières semées d’étoiles, toute sa puissance,
Ont fait jaillir les splendeurs de la Quintessence.

Combien de fois, sur les sentiers dépeuplés,
Tu tins l’Ouvrage et le Calame avec constance,
L’encre des rives et des dérives d’une conscience.

Deux Voies

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La plupart du temps, les hommes sont des disputeurs ;
Ils se laissent volontiers dominés en eux-mêmes,
Sans savoir qu’il s’agit, en fait, d’usurpateurs.
Ces parasites corrompent tout leur système,

Les enfermant dans une sombre nébuleuse,
Engendrant le chaos, la subtile confusion.
Ainsi, les hommes deviennent la proie malheureuse,
De leurs excès et même de toutes leurs projections.

L’on me dira : Comment résoudre ce problème ?
Deux Voies sont possibles : une constante introspection,
Reliée, quoi que l’on dise, au Principe suprême ;

Et une Voie, qui dépend d’une noble inclination,
Mais surtout d’une Grâce incontestée, d’une foudre
D’Amour, qui vient tout brûler, et puis tout absoudre.

Les uns et les autres

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Il se trouva qu’une des énigmes fut résolue :
Celle-ci commença bien avant d’apparaître,
Et c’est d’une Main de Maître, une Main assidue,
Qu’elle prit forme, qu’elle se conçut et révéla l’Être.

Après de tortueuses questions, de mise à nu,
L’on saisit la sagesse de la découverte :
Les hommes sont scindés en deux, comme un absolu ;
Les uns cherchent le monde, les autres à se connaître.

Les uns se fondent dans les désirs et l’éphémère ;
Ils tuent chaque jour, un peu plus leur Réalité,
Et, la vie en ce bas-monde est pour eux linéaire.

Ils bâtissent et détruisent en des cycles répétés,
Ce qui est de nature à causer leurs ténèbres.
Rares sont ceux qui échappent à la marche funèbre.

Les pensées

Qu’avez-vous donc à fuir votre vie ; est-ce illusion ?
Une fuite toujours en avant, tissée de rêves,
Au milieu des bruits, qui s’agite sans trêve ?
Qui vous fait avaler cette immonde poison ?

Vos sourdes agitations sont des points culminants,
Qui forment autour de vous et en vous des attaches,
Le monde pulvérisé par vos mots bravaches,
N’est qu’un aspect de vos désirs hallucinants.

Le chaos règne du fait même de la course en avant,
Chacune de vos pensées étant une lourde méprise,
Pourquoi ne pas comprendre enfin tous vos tourments ?

Ils viennent d’une dérive qui vous pulvérise,
Que vous restera-t-il au moment de la mort,
D’avoir tenu à vos pensées vous trouble encore.

Terre

Peinture de Jules Aldolphe Aimé Louis Breton (1827-1906)

Je ne sais plus vivre,
Mais la Terre m'a rattrapée,
Comment sais-Tu que je suis là ?
Je ne sais plus vivre,
Mais la terre me prend les bras,
Et j'entre en Elle comme en moi.
Je ne sais plus vivre,
Mais la Terre creuse un sillon,
Et de mes mains, j'y entremêle la chaleur.
Le soleil a fait d'elle une étrange oraison,
S'effacent nos blessures dans le labeur,
Et je suis à genoux et deviens une sorte de pelle.
Je ne sais plus vivre,
Mais la Terre m'aime bien plus,
J'y sème mon grain,
Le secret d'une lettre,
Mes doigts goûtant à sa douceur.
Je ne sais plus vivre,
Mais la Terre me porte,
Je titube parfois,
Le corps si instable,
Mon âme épousant les ailes,
Des rayons du Ciel,
Je m'accroche aux nuages,
Ils sont de doux complices,
Je leur souris l'instant,
Dans le passage d'une brise,
Puis, voici une mésange,
L'envolée des choucas,
Le croassement des corneilles.
Je ne sais plus vivre,
Mais la terre s'enivre de nos bras,
Et je plante chaque suée de mes souvenirs,
Et je pense au moment que je tais dans le silence,
Puis, je m'envole aussi avec les choucas,
Tandis que la fourmi, et d'autres peuples de la Terre,
Me font rire comme une enfant,
Dans les trèfles d'un soupir.
Alors, je remercie la Terre,
Mes ongles devenus sa couleur,
Et je ris de nos paroles échangées,
Mon corps évanoui dans Son Mystère.