Contes des sept occidents

Peinture de JOHN-LEWIS SHONBORN (1852-1931)

Cet enfer n’est pas l’enfer.

Lors que je sus que ce monde, aux terribles relents de soufre, était un monde infernal, que le chaos régnant se voulait nous happer, dans une violence moribonde, dans la démence la plus débridée, dans des confusions monumentales, tandis que tout cela me semblait clair, je découvris un Jardin fabuleux, vierge de sa virginité. Il jaillit comme une Evidence et je sus qu’Il n’avait jamais quitté le lieu de Son Emerveillement. Il avait conquis toutes les parts d’ombres et repoussé au loin, comme résorbant en lui, les dimensions absurdes, les précarités dissolutives, les acharnements abusifs. Il avait jailli de sa Force absolutoire, sans que nous sûmes qu’Il se pouvait se rencontrer en ce monde. Pourtant, les oiseaux nous laissaient entrapercevoir cette sublime Réalité. Ils nous parlaient tous, selon leur langage propre et défiaient les sordidités séculières. Ils rompaient, en une légèreté fabuleuse, avec la pesante puanteur. Les putrides pensées s’évanouissaient dans le constant rappel de leur envol : Ciel et Terre, Temporalité et Atemporalité. Ils brisaient d’un seul coup d’aile, toutes les doctrines humaines, toute leurs fixations inhumaines. Ces tentations de perditions n’étaient plus crédibles, réduites par le seul fait que l’oiseau volait, que le feu fût feu, que l’eau fût l’eau. Tout cela abolissait les complexes complexités de celui qui n’était plus l’homme, mais une ombre famélique, un artificiel être. Tous ses prodiges scientifiques relevaient de la supercherie la plus éhontée. Cet homme n’inventait absolument rien. Il usurpait et dissolvait ses connaissances avec la plus incroyable des fourberies infra-humaines. Il fallait oser le dire une fois pour toute. Il fallait le rappeler.

Mais cela n’a plus aucune espèce d’importance une fois que Le Jardin s’élève de cet immondice. Il n’y a plus aucun immondice. L’enfer est alchimiquement et totalement transformé.

Une nuit d’hiver, une nuit de pleine lune, une nuit glacée, nous récitâmes, durant un long moment, des mantras. Nous étions cinq femmes et une petite fille. Nous avions quelque peu dédié ces prières à un homme d’un autre temps. Un homme dont l’histoire est simplement si surprenante que l’on aurait peine à nous croire si nous la racontions. Mais la vie est faite de grandes surprises, et nous ne pouvons pas cacher cette splendide Réalité. Alors que nous finissions, je proposai que nous sortions dans la nuit, chercher notre Destin. Il faisait très froid dans la montagne, et minuit était passé. Chacune répondit avec un vibrant acquiescement. Loin de moi de chercher un quelconque phénomène. Mais toute empreinte de la Réalité du Saint homme, j’éprouvai l’étrange désir de le rencontrer. La petite fille fut enveloppée dans une grosse couverture en laine, tandis que les femmes enfilèrent moult chandails et moult écharpes bien chaudes. Nous partîmes à l’aventure.

C’est alors que je me surpris à voir le paysage changer. Nous nous retrouvâmes soudainement dans quelque province typiquement marocaine. La route devint semblable aux fameuses routes que je connaissais pour les avoir plusieurs fois empruntées lors de certains de mes périples. Avions-nous soudainement été transplantées ? La voiture roulait et à un tournant, j’aperçus un homme habillé d’un burnous blanc. Mais de peur de paraître quelque peu folle, je n’en dis mot. Puis, un monument se dressa au loin, un monument qui ressemblait singulièrement à un tombeau. Celui-ci se trouvait sous un arbre. Je m’écriai alors et sommai la conductrice de s’arrêter immédiatement. Nous sommes arrivées, lançais-je à mes compagnes. Nous descendîmes de la voiture avec une émotion peu commune. La pleine lune surplombait nos têtes avec force majesté et force lumière radiante. Les étoiles semblaient disparaître sous la lueur magnétique de l’astre. Nous nous approchâmes du tombeau avec beaucoup de solennité et nous fîmes une prière. A un moment, je tournai la tête et vis, au loin, ce même homme au burnous qui venait vers nous depuis le sentier boisé. Il avançait lentement. Je tournais la tête tout en ne disant rien à aucune de mes compagnes. De fait, je ne voulais nullement ni les affoler, ni les entraîner dans ma vision surprenante. Tout en gardant mon sang-froid, je vis que l’une d’entre nous commença à plisser son regard tandis qu’une autre lança : on dirait qu’un homme s’approche de nous. Je savais qu’il s’agissait de ce Saint qui s’était matérialisé et venait à notre rencontre. Mais il me sembla qu’aucune de ces femmes , ni moi-même du reste, étions prêtes à vivre ce phénomène. Alors, calmement, je dis : rentrons. Et nous rentrâmes, non sans éprouver l’étonnement le plus extraordinaire, mais non aussi sans remercier le ciel pour avoir vécu cette sorte de miracle effusif. L’Orient rejoignait L’Occident dans une compénétration d’Amour.

© Océan sans rivage, Conte des sept Occidents, Une certaine nuit

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