Voyage au bout du monde (1)

 

Peinture de Sulamith Wülfing (1901-1989)

Il est amusant, presque enivrant de vivre à l’infini ce qui fit notre bonheur constant, car jamais cela ne s’amoindrit et je m’en étonne comme vivant ces sortes d’enchantement avec beaucoup de recul, mais paradoxalement avec une euphorie étonnamment puissante. J’en découvris le sortilège alors que l’on m’emmena dans le pays le plus étrange qu’il soit. Il me fallut passer sept ponts, et sept ponts où le temps n’avait plus la mesure de nos jours actuels. Pour l’un, le Soleil resplendissait durant mille ans entiers, et la nuit s’y engouffrait à travers des nuances tout à fait insolites, selon notre faible entendement. Le bleu indigo y prédominait, mais la nuit pouvait en dépit du soleil, envelopper chaque chose de nuances diverses, comme par exemple le rouge granit, ou bien l’oranger. Chaque couleur correspondait à un état d’âme, mais les êtres qui occupaient ces lieux étaient peu nombreux et passaient essentiellement leur temps à créer des parfums de toutes sortes. Chose surprenante, vous me le concéderez, c’est que pour cela, ils usaient, non pas des fragrances habituelles que nous connaissons, nous les fils d’Adam, mais de notes de musique. Effectivement, quel ne fut mon ravissement en découvrant cela : des notes musicales odorantes ! Ces créatures, qui nous ressemblaient à nous y méprendre, n’étaient nullement gênées par ma présence, et me considéraient comme si j’étais une des leurs. J’avais atterri au beau milieu de ce monde grâce à un ami lutin ; enfin pas vraiment, puisque celui-ci m’apprit, beaucoup plus tard, qu’il ne faisait pas vraiment partie de la tribu des lutins. Il appartenait à celle des Géllisiens. Il s’agissait d’une tribu qui avait vu jour, simultanément avec le septième pont. De par leur nature éthérée, ils avaient aussi hérité d’une mémoire inouïe. Ils avaient la possibilité de prendre diverses formes, mais préféraient toujours revenir à leur apparence initiale. Les Géllisiens étaient petits de taille, mais de proportions égales et même élégantes. Ils avaient la faculté de voyager à travers tous les ponts. Ils vivaient, comme les lutins, principalement dans les forêts. Le fait d’avoir été créés au même moment que le septième pont, en avait fait un peuple très spécial. Ils pouvaient s’exprimer dans toutes les langues, même les plus anciennes, y compris celles des animaux. Ils avaient pour mission de rassembler, par la mémoire, les mondes perdus. Mais cela est une longue histoire que je vous évoquerai peut-être un jour. Mon ami Géllisien vint me trouver alors que je m’étais endormie au pied d’un arbre creux. Quand je le vis, je ne fus nullement étonnée. En fait, je l’avais toujours attendu. Je savais qu’il viendrait. Je l’avais parfois dessiné sur mes petits carnets de dessin. Il m’apprit plus tard qu’il avait lui-même pris le soin de visiter mes rêves et de me préparer à sa venue. Voilà pourquoi je connaissais le moindre de ses traits et que mon cœur fut empli d’une joie indicible en le voyant.

Auteur : Océan sans rivage

Ou bien parais tel que tu es, ou bien sois tel que tu parais. Rumi

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